
Près de vingt ans après Valérie au pays des merveilles, pépite surréaliste de la nouvelle vague tchécoslovaque explorant l’éveil à la sexualité d’une jeune fille, Jan Švankmajer se réapproprie le roman de Lewis Carroll avec le sobrement intitulé Alice. En 1988, le cinéaste avait jusqu’alors fondé sa réputation sur des courts-métrages délirants projetés dans des festivals du monde entier. Ce premier long-métrage aux ambitions hybrides multiplie les expérimentations formelles.
En effet, Alice mélange l’animation en stop motion et la prise de vues réelles avec une maestria rarement vue ailleurs. Bien qu’elles ne coexistent jamais sur un même plan, les deux techniques se complètent et se renforcent, l’une apportant de la folie à l’action et l’autre lui donnant de la vie. La scène dans laquelle le lapin court dans une plaine illustre la puissance de cet assemblage : on passe d’un mouvement saccadé à une vue subjective de l’animal parfaitement fluide, créant un décalage à la fois virtuose et inquiétant. Cette dualité est incarnée par le personnage d’Alice, à la fois protagoniste et narratrice, qui est jouée par une actrice la plupart du temps mais qui devient une poupée lorsqu’elle rétrécit.
Loin de se limiter à une simple démonstration technique, le film est construit sur un autre contraste propre à l’univers de Jan Švankmajer : les animations loufoques et amusantes côtoient des décors et des choix de mise en scène bien plus inquiétants. Maisons désaffectées, créatures terrifiantes, aucune musique jusqu’au générique de fin, le spectateur alterne entre un émerveillement de tout instant et le malaise. Même les plans fixes sur la bouche d’Alice qui narre le récit créent de l’inconfort ; l’absence des yeux interpelle et le montage adopte une étrange régularité, accentuant le décalage entre sa voix juvénile et les personnages dont elle lit les dialogues.
Ces discordances convoquent des sensations contradictoires que l’on éprouve devant des films tels que La planète sauvage ou Le Roi et l’oiseau : une fascination pour cette ambiance hypnotisante mélangée à une inquiétude vis-à-vis de de cet univers silencieux aux repères brouillés. Alors que les récits pour enfants sont moqués pour leur désuétude ou vidés de leur noirceur (ayons une pensée pour le petit chaperon rouge, trop rarement mangée par le loup), cette ressortie du chef d’œuvre de Jan Švankmajer est une véritable bouffée d’air frais.
Alice / De Jan Švankmajer / Avec Kristyna Kohoutova / Tchécoslovaquie / 1h24 / 1988 – Ressortie le 28 février 2024.
J’ai vu cette version particulièrement étrange de l’œuvre de Carroll. Une version très éloignée du psychédélisme colorée de Disney et qui explore les tréfonds torturés du récit. Un film qui mérite davantage qu’un simple coup d’oeil.
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