La Corde au cou

Actuellement au cinéma

© ARP

Après le Mastermind de Kelly Reichardt et son loser attendrissant, puni d’avoir voulu jouer le jeu du modèle américain ; après le Marty Mauser de Josh Safdie (Marty Supreme, 2026), autre perdant plus flamboyant qui apprend à ses dépens que sous le vernis méritocratique de son pays, le talent ne fonde pas la réussite ; voici que Gus Van Sant dégaine à son tour son loser à lui : Tony Kiritsis (Bill Skarsgård). Troisième loser de l’année, année rétro, pour les auteurs américains hantés par le Nouvel Hollywood. Symptôme conjoint d’un épuisement et d’un désir de retourner peut-être à ce qui fut un nouvel âge d’or du cinéma US, ou signe d’un sentiment d’anomie au pays de l’Oncle Sam, rappelant les heures inquiètes et désenchantées des Seventies, que revisite La Corde au cou.

Continuer à lire … « La Corde au cou »

Derrière les drapeaux, le soleil

Actuellement au cinéma

VraiVrai Films

Entre toutes les locutions figées que la presse affectionne, trône bien placée la mention « film important ». Ou pire : « nécessaire ». Justifiant l’éloge critique d’un film aux qualités formelles souvent négligeables, autant que ses intentions politiques peuvent sembler salutaires. Décrédibilisant toute objection critique, attentive à ce que les images montrent ou manquent, à ce qu’elles font, plutôt qu’aux discours qu’elles charrient. Cette fois-ci, on peut le dire : Derrière les drapeaux, le soleil est un film important. Pour ce qu’il accomplit politiquement dans sa forme : la recomposition d’une mémoire décomposée. Un travail historiographique par les moyens stricts du cinéma.

Continuer à lire … « Derrière les drapeaux, le soleil »

Les Rayons et les Ombres

Actuellement au cinéma

© WAITING FOR CINEMA – CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINÉMA

Illusions Perdues il y a cinq ans, qui adaptait Balzac, Les Rayons et les Ombres aujourd’hui, qui tire son titre d’un recueil de Victor Hugo. Et si Xavier Giannoli se rêvait plus en romancier qu’en cinéaste ? Ou, plus fâcheux encore, en auteur plus soucieux du spectacle et du romanesque que d’observer les clairs-obscurs des êtres. La tache qui gâte Les Rayons et les ombres découle, comme toujours, non pas de l’intention (affichée) du film : donner à comprendre plutôt qu’à juger des individus pris dans les rouages de la collaboration, le journaliste Jean Luchaire (Jean Dujardin), sa fille Corinne (Nastya Golubeva), actrice qui sera frappée d’indignité nationale, ainsi qu’Otto Abetz (August Diehl), ambassadeur de l’Allemagne nazie à Paris alors qu’il fut avec Luchaire un fervent activiste pour la paix après la Grande Guerre. Pas d’ombre dans l’intention, non, mais dans la forme. Une mise en scène qui ne sait jamais à quel saint se vouer. Se vouer au grand spectacle, à sa direction de spectateurs principielle, ou au trouble que susciterait l’observation amorale des sujets ; au discours empreint de didactisme historique et politique, ou à l’esthétique, seul agent possible d’un véritable vertige affectif.

Continuer à lire … « Les Rayons et les Ombres »

Is This Thing on ?

Actuellement au cinéma

© Searchlight Pictures

Troisième long métrage au compteur pour Bradley Cooper cinéaste, et trois thèmes déjà, au moins, qui se dessinent de film en film : le spectacle, le couple, ainsi qu’un certain goût du classicisme hollywoodien. A Star Is Born (2019) offrait un quatrième remake au film éponyme de William A. Wellman de 1937, qui engendrera par la suite le chef d’œuvre de George Cukor avec Judy Garland, tandis que Maestro (2023) explorait la figure et les rapports conjugaux de Léonard Bernstein, illustre compositeur et chef d’orchestre dont la renommée internationale tient beaucoup à ses bandes originales, parmi les plus fameuses de l’histoire du cinéma. Après la comédie musicale, que jouxtait encore Maestro, place à la comédie de remariage dans Is This Thing on ?, teintée de ce que le Hollywood moderne a enfanté comme un nouveau genre depuis Kramer contre Kramer (Robert Benton, 1979) : le film de divorce.

Continuer à lire … « Is This Thing on ? »

‘‘Hurlevent’’

Actuellement au cinéma

Warner Bros. Entertainment Inc.

Le problème de la fidélité d’une adaptation filmique d’une œuvre littéraire trahit très souvent un mépris du cinéma. On ne sait d’ailleurs jamais vraiment jauger le degré de fidélité d’une adaptation à son référent livre, chacun y allant de son opinion. On ne sait jamais où elle commence. Où elle s’arrête. Et selon quel principe. Fidélité au récit ? Fidélité d’esprit ? Un peu des deux ? François Truffaut, en 1958, réglait la question : « Il n’y a donc ni bonne ni mauvaise adaptation », parce que la fidélité est un principe essentiellement moral, autant que celle qui doit régir un couple, et qui connote la thèse un peu rance d’une hiérarchie entre deux arts, d’une prévalence de la littérature sur le cinéma. Il n’aura échappé à personne, pour ceux qui auront eu l’infortune de tomber nez à nez avec la bande-annonce de ‘‘Hurlevent’’, que ce problème n’a pas dû même effleurer Emerald Fennell. Et ça tombe bien. Car la seule et unique question qui doit nous occuper concerne le geste de cinéma. ‘‘Hurlevent’’ vaut-il esthétiquement ? Comme œuvre de cinéma ? Réponse : ‘‘Hurlevent’’ est du cinéma ; du cinéma entre guillemets.

Continuer à lire … « ‘‘Hurlevent’’ »

Father Mother Sister Brother

Actuellement au cinéma

© Les Films du Losange

Devant un box d’un garage parisien, Skye et Billy (Indya Moore et Luka Sabbat), frère et sœur jumeaux typiquement jarmuschiens, contemplent l’amas de cartons remplis d’objets que leurs parents décédés dans un accident d’avion ont laissé. Trace concrète de la disparition, signe de la nature passagère de l’humain contre la persistance des objets, ils apparaissent comme des paquets de passé encombrants dont les deux jeunes se délestent derrière eux avant de disparaître à leur tour, de s’évaporer au fond du champ. Se délester ? Pas tout à fait. Il reste à décider qu’en faire. Le fardeau du passé a toujours empêtré le personnage jarmuschien. Le passé de l’Amérique et de ses mythes dans Dead Man, Stranger Than Paradise ou Mystery Train, celui de l’humanité pour les vampires plein de spleen d’Only Lovers Left Alive, le passé sentimental dans Broken Flowers.

Continuer à lire … « Father Mother Sister Brother »

L’Amour qu’il nous reste

Actuellement au cinéma

© Hlynur Pálmason

On découvre beaucoup du cinéaste Hlynur Pálmason dans L’Amour qu’il nous reste. La maison de cette famille (à demi) fictionnelle, dont les parents Magnús et Anna, insensiblement, se séparent, est la sienne ; la maison défraîchie dont on décroche la toiture en ouverture fut la sienne ; les deux garçons un tantinet grivois sont les siens, tout comme les poules du jardin, encore, et les œuvres d’art d’Anna (Saga Garðarsdóttir), mère qui se démène au foyer comme dans son atelier en plein air où elle imprime sur des toiles blanches la rouille de divers objets disposés. Parce que Pálmason, en plus d’être un cinéaste, est un plasticien. Quelle incidence ? Un film, malgré sa richesse d’inventions, ses ruptures génériques et son émotion subtile, un peu sous cloche, un peu amoindri par sa sophistication.

Continuer à lire … « L’Amour qu’il nous reste »

Vie Privée

Actuellement au cinéma

© Jérôme Prébois

Le plaisir qu’on éprouve devant Vie Privée tient d’abord au désir enfin assouvi de voir Jodie Foster jouer en français, devant la caméra d’une cinéaste française au geste de plus en plus sûr à mesure de métrages, Rebecca Zlotowski. Une Foster modalité F(r)oster, en pleine maîtrise d’une partition froide, sévère, contrôlée, que les errements de ses yeux, de son visage, contredisent sans cesse discrètement, non sans beauté.

Continuer à lire … « Vie Privée »

La Petite Dernière

Actuellement au cinéma

© 2025 June films Katuh studio Arte France mk2films

On a pu entendre que La Petite Dernière, troisième film d’Hafsia Herzi, bien qu’empreint du naturalisme d’Abdellatif Kechiche, se dressait contre son cinéma. Avec le sous-entendu que le geste de l’une vaudrait mieux que l’autre. En gros : que l’élève dépasserait le maître. De ce postulat peut poindre la tentation des comparaisons, de l’inventaire des similitudes et des différences. De Kechiche, donc : des personnages à l’opacité psychologique, qui résistent à l’archétype, à l’attrait du schématisme ; une observation des dessous des regards et de la parole ; un certain goût pour la peinture. Contre Kechiche : une pudeur du regard vis-à-vis des corps et des sujets filmés, une préférence pour le verbe par rapport à la chair directement scrutée, soit le choix du détour quant au traitement du désir et du sexuel.

Continuer à lire … « La Petite Dernière »

Nouvelle Vague

Actuellement au cinéma

© Jean-Louis Fernandez

« Moteur Raoul ! ». C’était peut-être lui le vrai héros du tournage d’À bout de souffle : Raoul Coutard, chef opérateur du film, qu’on enferme, recroquevillé dans un chariot, appliquant les excentricités de son chef d’orchestre imprévisible Jean-Luc Godard qui lui parle de ce fameux « plan de Jeux d’été d’Ingmar Bergman » que bien sûr il n’a pas vu puisqu’il servait au Vietnam. Subtilement, car il ne manque ni d’intelligence ni de malice, Linklater signale la distance de classe qui sépare les deux hommes, rabaissant l’auteur de ses hauteurs élitaires, en même temps qu’il rappelle la singularité de cette génération de cinéastes cinéphiles qui forment la Nouvelle Vague, la première qui grandit avec et par les images. Génération qui naît du cinéma lui-même.

Continuer à lire … « Nouvelle Vague »