Dao

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C’est par une succession de visages que s’ouvre Dao. Défilant sous nos yeux, l’un commence une phrase que l’autre conclut, chacun complétant ce que le précédent esquissait. Murs blancs, corps assis face caméra ; nul doute, c’est un casting. On y discute de ses origines, de son rapport à soi et aux autres, mais le projet est encore flou. Un visage finit par s’installer plus durablement que les autres, celui de Gloria (Katy Correa). L’homme derrière la caméra prend la parole. Il sera question de jeu, d’interprétation et, dit-il, d’aller vers la fiction. Dao : un film en construction donc.

Faire d’un film son making-of, retourner le tournage pour en montrer son artifice, est l’œuvre de cinéastes bien souvent peu inspirés. La recette de ces films est simple. Une unité de lieu et des acteurs (stars de préférence). En ressort une réflexion sur le jeu, l’interprétation, la vérité et le mensonge, qui dépasse rarement son concept. Dao n’est pas de cet acabit. Alain Gomis a compris une chose : filmer un mariage, un enterrement ou une cérémonie, c’est filmer un jeu, un spectacle. La mise en scène préexiste au film. Montrer ostensiblement sa fabrication relèverait ici d’une coquetterie plutôt que d’un choix esthétiquement radical.

C’est donc de mariages et d’enterrements qu’il est question dans Dao. Gloria, à qui le réalisateur propose de jouer son propre rôle dans le casting ouvrant le film, doit marier sa fille et célébrer la mort de son père au Bénin. S’il s’agit vraiment de sa fille, véritablement de son père, nous n’en saurons rien et c’est dans ce flou constant qu’opère le film. En allant vers la fiction, Alain Gomis nous perd en chemin et, alors que nous nous demandons où nous sommes et pourquoi certains visages nous sont familiers (au casting se mêlent acteurs amateurs et Thomas Ngijol, Samir Guesmi et autres comédiens professionnels), notre position de spectateur s’épanouit véritablement. Il faut ici parler de l’intelligence du cinéaste qui réussit à disperser ces corps d’acteurs connus dans son film. Leur apparition brusque, au détour d’un recadrage ou d’une conversation anodine, frappe d’autant plus que leur disparition est aussi soudaine. Nous y avions tant cru à ce mariage et à cet enterrement mais ne sommes pas trahis devant la révélation progressive du mensonge.

Un documentaire n’a pas à capter du réel pour être grand. Il se doit de documenter ce qu’il voit, ce qui le précède, et parfois, rarement, ce qui le suivra. Acte qui demande patience, réflexion et regard. Dao est une étude d’un mariage en France et d’une cérémonie mortuaire au Bénin – deux documents donc. La précision dans la restitution des détails composant ces cérémonies relève d’un grand geste de cinéaste. Un match de foot s’organise entre les plus jeunes du mariage, alors que les mariés, eux, s’enfuient des regards pour retrouver un instant d’intimité. Au même moment, verre de champagne à la main et souvenirs en tête, les adultes se remémorent leur enfance. Dans une pièce, on pleure et s’énerve de la venue d’un frère perdu de vue ; dans une autre, on rit, s’aime et s’embrasse. C’est cette simultanéité des événements de la vie que parvient si bien à retranscrire Alain Gomis. Simultanéité qu’il poursuit en montant parallèlement les deux cérémonies. Le geste est le même : épuiser les corps pour en célébrer la vie. Les rituels se succèdent, la sueur coule sous la chaleur et les yeux peinent à se maintenir ouverts, mais c’est cet état de transe qui est recherché, celui qui atteint une certaine vérité.

Dao, par sa durée (il dépasse la barre des trois heures), accompagne ainsi ces mouvements des corps célébrants. Si, parfois, les parallèles tracés entre les deux cérémonies sont trop littéraux – on danse dans l’une, cut, dans l’autre également –, ce sont les moments de respiration qui permettent à Dao de déployer son ampleur poétique, et, par cela, politique. Une scène : Nour, la fille de Gloria, est accompagnée par un cousin sur les traces d’un mémorial de l’esclavage. Ces deux membres de la même famille qui, jusque-là, s’ignoraient (c’est la première fois que Nour se rend au Bénin), se retrouvent dans une histoire commune, un collectif. Une autre : sur la tombe de leur père, Gloria et son frère se rappellent sa vie. Dans les bras du frère, son fils, les yeux fermés, dort paisiblement. Le récit de son grand-père demeurera dans le domaine du rêve pour lui. Un jour, peut-être, ces images lui reviendront. Nous aussi.

Dao / de Alain Gomis / Katy Correa, D’Johé Kouadio, Samir Guesmi / France, Sénégal / 3h12 / Sortie le 29 avril 2026.

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