L’Être aimé

Festival de Cannes 2026 – Actuellement au cinéma

© Le Pacte

Désert. Le prochain film du grand réalisateur Esteban Martinez s’intéresse à la colonisation du Sahara par les Espagnols dans les années 30, puis à leur retrait brutal de ce territoire, abandonné sans gouvernance. Pour interpréter le premier rôle féminin, qui de mieux qu’Emilia :  sa propre fille qu’il n’a pas vue depuis 13 ans. La carrière d’actrice de celle-ci en est à ses débuts fragiles, et la figure paternelle s’impose comme salvatrice. 

On constate très rapidement que les deux protagonistes ne se comprennent pas : si le père s’émeut des sorties au cinéma partagées dans son enfance, Emilia hésite avant de lui rappeler son comportement violent. La profondeur inattendue d’un écran pas si plat est dévoilée, et la connivence autour d’une nostalgie fabulée est refusée par la protagoniste. Au bout de cette longue scène d’ouverture, apparaît le titre. L’être aimé. Être aimée, c’est de toute évidence ce qu’Emilia n’a pas obtenu de son père durant la dernière décennie. 

Post – paternalisme 

C’est une histoire de gens incapables de se regarder dans les yeux”. Durant le tournage, Emilia et Esteban s’observent, de loin, souvent cachés. Esteban regarde Emilia rire avec ses amis, alors qu’il n’obtient d’elle souvent que des reproches. Emilia regarde Esteban avec sa famille, attablé pour un petit-déjeuner, une scène très ordinaire qu’elle n’a peut-être jamais vécue. Les deux protagonistes se tournent autour, et chacune de leur interaction est susceptible de les amener vers un dialogue étrangement léger, mais dont la moindre réplique peut signer une résolution plus grave. Fille ou actrice, père ou réalisateur, les rôles s’enfilent et alternent dans des attitudes que l’on devine parfois artificielles. Les dynamiques de pouvoir propres à la cellule familiale se calquent sur celles du cinéma : l’autorité paternelle sur la fille, l’ascendant du réalisateur sur son actrice. Lors d’une soirée, Esteban reproche à Emilia sa consommation d’alcool, celle-ci le remercie, avant de finalement lui rappeler qu’elle est venue ici en tant qu’actrice, et non que fille, et qu’il est accessoirement un peu tard pour jouer au bon père prévenant. Le lendemain, le réalisateur hurle sur l’actrice de ne pas tenir sa fourchette comme une gamine durant une longue scène de tournage. Les comportements du réalisateur toxique et prétendument démiurgique sont exaltés : omniprésent depuis sa cabine noire où son œil nu perçoit ce qui échappe même au réel (subtilités de la mastication). Pourtant, les acteurs rient aussi de cette surenchère, et la directrice de la photographie refuse de continuer à travailler dans une ambiance humiliante. Le chaos des relations humaines et l’indicible dont elles se nourrissent se réfugient derrière les mises en scène : celles du cinéma, et celles de la vie quotidienne

L’œuvre de Sorogoyen est saturée d’effets : images en noir et blanc apparaissant aléatoirement, un fond de musique classique dramatique s’ajoute sur des scènes ordinaires. Désert, le film tourné s’entremêle à L’être aimé, le film déroulé. Emilia ne semble jamais autant captivante que quand Esteban la regarde de loin, la bande son de son propre long métrage dans les oreilles. Objet de male gaze, la fille est sans cesse scrutée, cadrée, par son père, qui se la réapproprie par ce geste démiurgique.

Son statut de créateur tout-puissant est néanmoins fragilisé par la démission de la directrice de la photographie, qui agit alors comme un rappel essentiel : le cinéma ne se limite pas à la relation binaire réalisateur / actrice. La cabine noire du réalisateur est difficilement panoptique, son œil ne devient que le prolongement d’une caméra-objet qui ne saisit pas tous les regards de malaise ou d’indignation. Il est possible de soumettre des corps, mais pas des perceptions. On ne peut rien faire seul avec le désert.

L’être aimé oscille entre finesse et saturation. Si certains passages impressionnent par leur tension contenue, notamment les scènes de déjeuner, celles-ci sont ponctuées par des longueurs et effets de mise en scène qui s’accumulent sans aucune justification, jusqu’à devenir envahissants. Cette instabilité finit par fragiliser le récit : là où le cinéaste excellait habituellement à faire surgir le chaos à partir d’une tension sous-entendue, il semble ici surligner ses intentions jusqu’à l’épuisement. 

L’Être aimé / De Rodrigo Sorogoyen / Avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Raul Arevalo / 2h15 / Espagne / Festival de Cannes 2026 – Compétition officielle.

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