
On le sait, saison estivale et cinéma d’horreur ont toujours fait bon ménage. Mais cette année aura vu naître un curieux phénomène : sortis à quelques semaines d’écart, Obsession et Backrooms cumulent près de 700 millions au box-office mondial. Réalisés respectivement par Curry Barker (27 ans) et Kane Parsons (21 ans), les deux films renouvellent brillamment le genre horrifique. Pourquoi et, surtout, comment ?
Avant d’être cinéastes, les deux américains sont vidéastes. Et si on associerait plus aisément le contenu de Youtube avec l’univers des séries télévisées (notamment à cause du petit écran qu’ils partagent tous deux) ; le film de Kane Parsons regorge d’ambition cinématographique. Car quoi de plus cinégénique que l’espace ?
Tout droit venue d’un forum internet, la légende des backrooms gagne en notoriété au début des années 2020. Or si les sagas horrifiques se construisent généralement autour d’un même antagoniste (Freddy Krueger, Michael Myers etc…) ou des caractéristiques surnaturelles d’un endroit, avait-on déjà eu peur d’un lieu uniquement à cause de son existence esthétique ? C’est le principe de ces espaces liminaux, terreau incroyablement fertile mais jusqu’à lors peu exploité par le cinéma.
La maison hantée fait peur car la fonction première de la maison (nous abriter, nous héberger) est déplacée : nous n’y sommes plus seuls et nous en sommes de surcroît chassés. Ce qui inquiète dans la représentation d’une maison hantée est de voir des éléments connus et associés à la maison devenir la propriété d’un autre. C’est finalement une angoisse de dépossession du lieu, plus que du lieu en lui-même. Dans Backrooms, c’est justement la neutralité de l’espace qui est hantée, nous n’y possédons rien, c’est son vide qui nous possède. Le film joue alors sur différents tableaux dits liminaires : la version originelle des backrooms (des bureaux à la moquette et aux murs jaunis) ; des salons ou cuisines (pavillons de banlieue plus ou moins identiques) ou encore une piscine (les poolrooms)… Tous partagent une même esthétique de la neutralité. Et, au sein de ces espaces, un mobilier qui n’a plus de but devient un obstacle. Kane Parsons revient à une angoisse primaire, une angoisse pure ; celle d’un lieu qui aurait perdu son utilité et donc son identité. Car ce qui s’avère le plus terrifiant dans Backrooms ça n’est pas tant la perte de repères qu’induisent ces endroits sur nos protagonistes mais l’absence de logique qui les constitue en eux-mêmes.
L’un des atouts de Backrooms est effectivement de priver son récit d’ambiguïté psychologique : les backrooms existent et Clark n’est pas fou. En revanche, n’est-ce pas le propre de l’humain de se projeter dans un espace vide ? Pour se l’approprier, il doit l’habiter. Puisqu’il ne peut pas en détenir une connaissance géographique, Clark doit envisager l’espace de façon mentale. Qu’y projette-t-il alors ? Un alter-égo qu’il aimerait devenir ou le souvenir qu’il aurait aimé qu’on garde de lui ? Un être entre le passé et le futur, entre le déni et le désir. Pourtant, les personnages qui peuplent les backrooms ne prennent jamais le dessus sur le lieu en lui-même, c’est le décors qui détient le monopole de l’horreur, plus que ce et ceux qui s’y trouvent. Mais, comme les meubles, les habitants ont perdu leur fonction. Et, dans une salle vide, l’écho se fait plus fort. Ces personnages deviennent donc, physiquement, l’écho de leur corps : ils sont voués à se répéter, devenant toujours un peu plus diffus.
Bien qu’il soit devenu principalement le médium privilégié d’une création à petit budget (sur les plateformes, notamment) ou un outil propice aux jump scares, le found footage prend ici tout son sens dans la révélation du lieu qu’il permet. Au cinéma, la caméra du cinéaste possède une qualité omnisciente, presque divine : elle peut voir et nous montrer ce que les personnages ne perçoivent pas nécessairement. Mais lorsque c’est un des protagonistes qui manie la caméra, l’image se restreint aux mouvements humains, à ses capacités mais aussi à ses angles morts. Parsons met alors en relation deux valeurs d’images : celles qui permettent d’observer les personnages dans les backrooms, et celles qui nous permettent de l’habiter avec eux. Ce faisant, il en propose parallèlement deux explorations distinctes mais complémentaires – passant par deux formats d’image -, pour mieux nous y plonger. Et c’est un voyage qu’on est pas prêt d’oublier…
Backrooms / De Kane Parsons / Avec Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve, Mark Duplass, Finn Bennett et Lukita Maxwell / États-Unis / 1h51 / Sortie le 17 juin 2026.