
Combien de temps faut-il pour apprendre à regarder autrement au cinéma ? À en croire la méthode Koberidze, trois heures suffisent pour défaire les automatismes de la perception, et rendre au regard une disponibilité que les habitudes spectatorielles avaient jusqu’ici émoussée, au point de quitter la salle les yeux aussi renouvelés que discrètement embués par la beauté plastique du film.
C’est que Dry Leaf pousse jusqu’à son aboutissement l’esthétique de l’arte povera, à rebours des canons technologiques qui gouvernent aujourd’hui la production cinématographique. Là où tant de films rivalisent de sophistication pour multiplier la quantité d’informations inscrites dans l’image (il n’y a qu’à voir la sortie quasi concomitante de L’Odyssée, dont l’hybris du dispositif 70 mm IMAX de Christopher Nolan incarne cette ambition contemporaine de repousser toujours plus loin les limites techniques de l’image), Koberidze opte au contraire pour une forme d’appauvrissement technique en filmant avec le capteur rudimentaire d’un téléphone Sony Ericsson, comme si la modestie de l’outil devenait la condition même d’un regard renouvelé.
Si le récit tient dans un mouchoir de poche — Irakli, un Géorgien sexagénaire, parcourt le pays à la recherche de sa fille Lisa, photographe disparue lors d’un reportage consacré aux terrains de football en milieu rural — le motif de l’enquête se dépouille rapidement de toute tentation sensationnaliste tant le regard de Koberidze privilégie l’évanescence du visible à la solidité des faits. La résolution, aussi fortuite que désinvolte, relègue d’ailleurs l’issue de la quête au second plan pour lui substituer une morale d’une candeur presque enfantine où l’expérience du cheminement importe davantage que l’objet de la recherche.
Cette Géorgie rurale des vastes étendues désertique inscrit naturellement Dry Leaf dans le sillage d’Otar Iosseliani dans la période de ses premiers courts métrages. Mais là où Iosseliani observait avec une ironie la lente érosion des sociétés, Koberidze choisit une approche plus flottante, presque enchantée. Il filme ces paysages comme les fragments d’une réalité à la fois familière et déjà disparue. Certains plans, par la simplicité de leur composition et leur frontalité, semblent presque renouer avec l’évidence première du cinéma muet.
À la merveille
Par son dispositif visuel brouillé, le geste de Koberidze nous invite à retrouver une posture de spectateur contemplatif, porté au gré des phénomènes plastiques qui reconfigurent et transforment l’image. Il ne s’agit plus tant de reconnaître ce que l’image représente que de se laisser traverser par ce qu’elle fait éprouver, certains plans basculant jusqu’aux frontières de la pure abstraction.
Par instants, la caméra s’approche jusqu’à dissoudre les contours et confondre les textures et les matières. Cette indétermination des formes devient telle que le film compose de véritables abstractions numériques, proches dans leur effet de distorsion des expérimentations du datamoshing, comme si le paysage lui-même venait à se dissoudre dans la matière électronique de l’image.
C’est peu à peu, en nous entraînant vers un régime d’images affranchi des conventions du réalisme, que Dry Leaf fait émerger le merveilleux comme une dimension constitutive du monde en cherchant à révéler son étrangeté première. La texture même de l’image, d’abord perçue comme une limite, devient le seuil d’une perception nouvelle. À travers elle, le réel semble progressivement se liquéfier pour laisser apparaître l’invisible. Cette inflexion merveilleuse s’inscrit autant dans la structure du récit qui emprunte secrètement au conte par ses motifs de quête et de répétition, que dans ces présences énigmatiques qui peuplent le film à travers des personnages invisibles, des voix adressées au vide et des apparitions dont le statut demeure indiscernable.
Ostinato
Dans cette perspective, Dry Leaf semble obéir au principe de l’ostinato. Le film revient inlassablement sur des motifs, des paysages et des compositions semblables, non pour les répéter à l’identique, mais pour en sonder les variations secrètes. Porté par les ritournelles de sa musique et par un montage qui procède davantage par accumulation que par progression, le récit s’enferre peu à peu dans la matière même de la Géorgie — ses couleurs, ses textures, ses espaces — jusqu’à transformer la quête initiale en une dérive presque abstraite où l’objet recherché semble finir par se dissoudre dans les pixels de l’image.
Cette logique de dilution, si elle rejoint ingénieusement l’idée d’errance qui traverse le film, finit parfois par éroder sa puissance. L’amoncellement des plans et la répétition des motifs produisent un effet d’envoûtement autant que de saturation, comme si le rythme venait à se figer dans son propre principe. Les fulgurances plastiques, tel ce magnifique raccord où un zoom plonge dans la matière du bois avant de métamorphoser la couleur et d’ouvrir sur un nouveau paysage, rappellent toutefois la grandeur du geste de Koberidze. Un film qui convainc peut-être moins par la mécanique de son montage que par la prodigieuse capacité de ses images à faire surgir la beauté du monde.
Ce dispositif aura ainsi provoqué un regard presque miraculeusement régénéré. Une perception nouvelle où l’image de Dry Leaf ne se contente plus de reproduire le monde mais semble en enfanter un autre, régi par une géométrie secrète et peuplé de visions d’une plasticité grisante.
Dry Leaf / de Alexandre Koberitze / Fiction / 3h06 min / Géorgie / Sortie le 8 juillet 2026.