
Durant l’été 1962, Hitchcock et Truffaut, qu’une table sépare, discutent de cinéma. Le vieux maître anglais définit sa notion du suspense, qu’il oppose à la surprise. Le suspense, dit-il, c’est lorsque sous cette même table où se tient la conversation se cache une bombe et, chose importante, le public le sait. Devenue l’adage d’une certaine éthique du cinéma, celle du spectateur dirigé mais actif, c’est cette idée qui est au cœur de La chaleur. Marouane, jeune adolescent de 17 ans, subit ses vacances au camping. Trop jeune pour avoir confiance en lui, trop vieux pour rester avec ses parents, il erre lors des dernières heures qui le séparent de son départ – le tant attendu retour à la maison. Mais le dernier soir, Oscar, un jeune très sûr de lui, le prend à partie dans un coin du camping. Une bagarre éclate. Marouane, pourtant plus frêle, fait chavirer le corps d’Oscar qui s’écrase sur le sol. Le jeune adolescent qui se retrouve lié à cette mort malgré lui (c’est Oscar qui est à l’origine de la bagarre), cache le corps sous le sable à l’abri des regards. Mais le corps (la bombe hitchcockienne) risque d’exploser alors qu’une tempête s’annonce, menaçant de balayer le sable. Loin d’Hitchcock cette fois-ci, Marouane n’est pas de ceux qui font du meurtre un art, il n’est qu’un adolescent en construction qui, alors qu’il cherche la sienne, fait perdre la vie à un autre.
Jeune et innocent
Réduire La chaleur à une pure adaptation du concept de suspense hitchcockien serait une facilité. S’il en est le point de départ, la ligne de fond et l’ombre qui plane sur chaque plan, c’est davantage la fragilité d’un âge que cherche à dépeindre Demoustier. En mettant de côté l’effet de ralenti qui ouvre La chaleur, Kechiche n’est pas loin des premiers plans. Sur une plage des Landes, un groupe de jeunes s’amuse dans l’eau alors que le soleil tape sur leur peau déjà bronzée. Le cadre large embrasse le mouvement anarchique de leurs corps et se distingue de la froideur des précédents films de Demoustier (la prison de Borgo, le tribunal de La fille au bracelet, les intérieurs architecturaux de L’inconnu de la Grande Arche). La mise en scène du réalisateur qui s’est toujours voulue clinique, classique (parfois peut-être à l’excès), est ici agréablement vaporeuse. Passant de plans larges en panoramiques, elle accompagne l’état mental de Marouane en flottement permanent. Bien que son intériorité soit opaque, c’est lui que la caméra accompagne et lui dont elle sonde l’âme. C’est ici que le film pêche un peu et perd de son intensité. Marouane cache son visage sous ses longs cheveux bouclés, dissimule son corps derrière un T-shirt qu’il refuse d’enlever malgré la canicule. En décalage avec les jeunes de son âge, il ne pense pas à baiser (mot que tous ses camarades répètent comme une prophétie), il rêve de musique (classique qui plus est). Les interactions des adolescents sont alors vues par un regard plus âgé et, parfois, manque de subtilité dans leur représentation.
À l’urgence du corps qui menace de surgir à tout instant du sable s’additionne celle de vacances qui n’en finissent pas. Comme tout été, il a le goût de la fin. Cette parenthèse que sont les vacances en camping, Marouane la vit avec souffrance jusqu’à sa rencontre avec Giulia. Bien que trop convenue dans un récit de vacances, cette idylle porte une certaine justesse. On y sent l’intensité, la gravité que prennent les relations qui, à peine débutées, approchent inexorablement de leur fin. Cette chute inévitable (l’éloignement des corps) porte alors chaque sentiment à son apogée, et dramatise le plus anodin dialogue entre Marouane et Giulia. C’est ici que Demoustier parvient à être le plus intéressant. Lorsqu’il étire les vacances (les parents de Marouane ne font que retarder leur départ) et que l’ultime union des corps de Giulia et Marouane se rejoue encore et encore.
Et le corps, celui d’Oscar sous terre, devient un étrange dilemme moral. Faudrait-il que Marouane, alors que la police commence à interroger les campeurs, poursuive son mensonge ? Faudrait-il qu’il se livre ? Le film finit par donner sa réponse, alors qu’une suite de deus ex machina scénaristiques semblait délivrer Marouane de toute punition pour son acte. C’est hors champ qu’il se livre, loin des regards et de leur jugement. Dans un ailleurs où, délivré du poids de son corps dans le cadre, il peut dévoiler sa vérité.
La chaleur oscille ainsi entre film estival et film à suspense. C’est dans ce flottement qu’il trouve sa puissance. Lors d’un panoramique, long, si long qu’il finit par déstabiliser, Noa (le seul vrai ami de Marouane), lui raconte sa première expérience sexuelle au camping. Impossible d’être dur dit-il, s’amusant presque de la situation. Les deux jeunes sont hors-champ de longues secondes alors que la caméra pivote sur un axe, permettant d’observer toute la vie du camping (les pins majestueux qui l’entourent, le va-et-vient des vacanciers et des travailleurs). La tension du film se retrouve cristallisée dans ce plan. Hors champ, Oscar, sous terre, menace de sortir et de déstabiliser l’équilibre ; Noa, que l’on entend, découvre sa sexualité par les mots qui lui viennent à la bouche malgré lui ; puis, enfermé dans le cadre, Marouane, taciturne, navigue entre cette tension permanente, cette bombe qui menace d’exploser et de le révéler.
La Chaleur / De Stéphane Démoustier / Avec Hadrien Hussein, Tristan Richard, Martina La Manna / France / 1h33 / Sortie le mercredi 8 juillet 2026.