
Anthony John brille sur les scènes de Broadway. Dernièrement, il n’accepte plus que les rôles comiques, conscient de la façon dont jouer la tragédie pourrait affecter sa vie privée. Mais lorsque son agent lui propose d’interpréter Othello, Anthony ne peut refuser…
En 1947, George Cukor s’empare de l’idée de l’acteur et son double, le personnage. La trajectoire d’Anthony John est facile à deviner, comme le Maure de Venise, il deviendra fou de jalousie. La frontière entre prédictibilité et fatalité est assez poreuse : ce qui intéresse le cinéaste n’est pas le dénouement tragique de son film mais les différentes étapes que traverse le personnage pour y arriver.
Dans un montage elliptique extrêmement efficace, Cukor montre et Anthony racontent comment se monte un spectacle : de l’apprentissage du texte, à la première répétition, jusqu’à la générale et enfin le soir d’ouverture. Ce que filme Cukor, c’est un homme vierge, vide ; qui va absorber la matière théâtrale : textuelle, gestuelle, physique, matérielle. Le comédien avale les mots d’un autre, transforme son accent et sa démarche, disparaît derrière les costumes et du maquillage. Le cinéaste filme cet apprentissage comme une transformation douloureuse, comme si un changement de corps se produisait réellement, concrètement. Le soir de la première, entre appréhension et excitation, le comédien observe par l’œil du rideau le public, ce « monstre à 1000 têtes », qui déterminera de la réussite de sa métamorphose.
Filmant quelques scènes de la pièce, Cukor la prive petit à petit de son caractère théâtral pour montrer l’impact des mots et du jeu sur la psyché de son personnage. Sa caméra se rapproche, un rideau transparent obstrue notre vision, les dialogues ne sont plus déclamés mais chuchotés. Sommes-nous toujours sur scène ou dans la réalité ? Les contrechamps sur le public apportent au départ une forme de soulagement : ce n’est que du spectacle. Tout ce que l’acteur a emmagasiné, il l’offre maintenant au public. Mais au fur et à mesure, ces projections commencent à heurter ce et ceux qui l’entourent. Alors que la mort de Desdémone se fait de plus violente, les applaudissements deviennent de plus en plus glaçants.
Ce glissement de l’acteur vers son rôle, Cukor le met en scène de manière terriblement moderne : notamment par l’usage du son. Lors d’une remarquable séquence de fête, Anthony entend la musique de la pièce et la voix d’Othello. Lorsqu’il se bouche les oreilles le son de la soirée environnante disparaît mais pas nécessairement le son illusoire. Pourquoi ? Peut-être car ces voix viennent de lui et non d’ailleurs. Et en se bouchant les oreilles, le personnage ne cherche pas à empêcher le son d’entrer mais de sortir, et d’impacter sa réalité.
Avec une maîtrise absolue du cadrage et du mouvement de sa caméra, Cukor construit un labyrinthe d’échos. Les mots et sentiments d’Othello rebondissent sur les fauteuils du théâtre pour revenir droit à Anthony, sur scène. Son reflet déformé devient de plus en plus omniprésent et le son le poursuit constamment. Cukor entretient ce vertige en reprenant des dispositifs de Shakespeare dans sa propre narration : comme Hamlet qui fait jouer un assassinat pour inquiéter Claudius ; Bill met en scène une rencontre impossible pour troubler Anthony et révéler son meurtre. Et ce qui rend Othello d’autant plus captivant et vertigineux est que, tout en étant un film noir et paranoïaque redoutable, il reste aussi une ode sincère et touchante au théâtre et, plus encore, au métier de comédien.
Othello / 1947 / De George Cukor / Avec Ronald Colman, Signe Hasso, Edmond O’Brien, Shelley Winters, Ray Collins / États-Unis / 1h47 / Festival La Rochelle Cinéma 2026 – D’hier à aujourd’hui.