
Peu de sentiments égalent celui qui accompagne la découverte d’un·e cinéaste majeur·e oublié·e de l’histoire. Par un hasard de calendrier dont l’ironie n’aurait certainement pas manqué de plaire à l’intéressée, Anja Breien est décédée la veille du jour où j’écris ces lignes, le 10 mai, à l’âge de 85 ans à Oslo. Quelques jours seulement après que Malavida a eu la bonne idée d’offrir à six de ses long-métrages une première sortie française, plusieurs décennies après leur réalisation. Il aura donc fallu que la réalisatrice pionnière de la nouvelle vague norvégienne s’éteigne pour qu’enfin la lumière se fasse sur son œuvre, et que l’on puisse ainsi apprécier la richesse, la force artistique et la radicalité politique de son travail.
Découvrir le cinéma d’Anja Breien en 2026, c’est effectuer un voyage à travers des genres – la comédie douce-amère avec la trilogie Wives (1975-1996), le film procédural avec Le Viol (le cas Anders) (1971), le drame bourgeois avec L’Héritage (1979), la fable historique avec La Persécution (1981) – qu’unifient un regard affirmé. Aussi différents soient-ils d’un point de vue thématique, les films de Breien se caractérisent par un refus de la psychologie des personnages au profit d’une attention aux aspects matériels de leurs vies et aux structures qui les déterminent. Employé de la voirie d’une petite municipalité norvégienne, Anders voit sa vie basculer lorsqu’il est accusé d’un viol qu’il n’a pas commis. Marqué par sa narration non-linéaire, Le Viol (le cas Anders) privilégie à l’intrigue policière un réseau de correspondances entre les procédures policières, juridiques et carcérales. S’attachant à la manière dont de maigres indices sont transformés en preuves, présentées dans des vues qui renvoient d’avantage au registre de l’inventaire que du cinéma, Anja Breien exhibe la froideur implacable du système judiciaire norvégien. Emprisonné dans de longs plans fixes, incapable de faire face à la machine étatique, Anders, acculé par la rigidité double de la société et de la mise en scène, se dissout dans un hurlement de désespoir.
Ce premier film radical et éprouvant donne une clé de compréhension essentielle pour l’œuvre à venir d’Anja Breien : tous ses films mettront en scène des individus en lutte contre des systèmes oppressifs. Dans L’Héritage, c’est la cellule familiale version petite-bourgeoise qui est passée au vitriol. À la mort d’un riche entrepreneur naval, sa famille dispersée hérite des ses biens et de son entreprise à une condition : qu’elle soit unie. En ouverture du métrage, un long plan-séquence subjectif parcours les pièces richement ornementées de la demeure de l’armateur. À nouveau, Breien fait droit ici à la matérialité d’une vie résumée à un amas de possessions, autour desquelles une famille va se déchirer. Dans un plan fixe fugace, la jeune Hannah disparait dans l’arrière-plan, obstruée par une collection de verres en cristal qui trônent au devant de l’image – le poids de l’héritage étouffe et écrase ces récipiendaires.
Mais c’est bien évidement au patriarcat, système oppressif parmi tous, qu’Anja Breien tend le miroir le plus impitoyable. Pensée comme une réponse féministe – nous sommes dans les années 1970, au cœur de la seconde vague féministe – au Husbands (1973) de John Cassavetes, Wives met en scène un trio de femmes qui, après une réunion d’anciennes élèves, décident de faire un bout de chemin ensemble. Breien ouvre là une brèche dans le cinéma dominant et autorise des personnages féminins à prendre le maquis – tombant dans un trou dans les premières minutes, Heidrun nous dévoilait déjà par un effet comique ce programme révolutionnaire. Prédation des hommes, dépendance financière, claustration domestique : le film peint un tableau particulièrement incarné de la condition féminine dans la Norvège dans les années 1970. Mais c’est peut-être plus encore le fait d’y revenir – d’abord dans Wives 2, dix ans après (1985) puis dans Wives 3, elles ont 50 ans ! (1996) – qui constitue en soit un acte puissamment féministe. Anja Breien y retrouve des personnages comme on retrouve de vieilles amies, et permet à ses actrices de passer leurs personnages complexes et imparfaits à l’émouvant tamis du temps.
Injustement méconnue du grand public, Anja Breien aura patiemment travaillé à changer les représentations et à bousculer un cinéma masculin hégémonique durant toute sa carrière. Frondeuse, elle n’aura pas attendu qu’on lui mette le pied à l’étrier pour établir elle-même son utopie de cinéma – en 1962, elle devint par exemple la première femme à rejoindre la section réalisation de l’IDHEC, ancêtre de la Fémis, en forçant la main du jury pour intégrer ces études jusqu’alors réservées aux hommes. On peut voir un peu d’elle dans le beau personnage de Eli Laupstad, héroïne de La Persécution. Au XVII e siècle, la jeune femme revient dans le village d’où sa famille est originaire. Fermière et tisserande, à l’aise avec les plantes médicinales, elle travaille d’abord pour une notable avant de s’établir dans une cabane dans les hauteurs pour vivre en quasi-autarcie. Éprise d’un valet, elle est rapidement accusée de sorcellerie, y compris par lui. Dans une scène qui glisse doucement vers le fantastique, ce dernier voit son amante flotter devant lui comme une apparition. Il a beau fermer les yeux, lorsqu’il les rouvre, impossible de se défaire de cette vision. Comme nous, il est envoûté : charmé par la beauté singulière des films d’Anja Breien, son œuvre vit désormais pour toujours dans le fond de notre rétine.
Wives (1975), Wives 2, dix ans après (1985), Wives 3, elles ont 50 ans ! (1996), Le Viol (le cas Anders) (1971), L’Héritage (1979), La Persécution (1981) / Anja Breien / Norvège / Sortie en versions restaurées le 1er avril puis le 6 mai