Romería

Actuellement au cinéma

© Quim Vives/Elastica Films

L’été 93 passé, ses soleils avec, c’est une décennie plus tard que nous retrouvons Frieda, désormais nommée Marina, double de la cinéaste Carla Simón. Nous l’avions laissée en Catalogne, l’été brutal de la mort de ses parents, décédés du Sida. Elle y avait rejoint son oncle, sa tante, ainsi que sa petite cousine de trois ans. Elle n’avait que six ans et, tout en saisissant l’ampleur de la tragédie qui l’avait frappée, essayait de se frayer un chemin dans sa nouvelle famille, d’y trouver sa place pour se construire. Dix ans plus tard, Marina arrive à Vigo en bateau, ville portuaire à la frontière entre l’Espagne et le Portugal. Elle vient pour ses études, veut faire cinéaste. Heureux hasard, il s’agit de la ville de son père. Elle y rencontre alors toute une partie de sa famille jusqu’alors inconnue et, dans l’espoir d’obtenir une bourse, cherche à prouver administrativement sa filiation avec son père biologique.

La Filmeuse

C’est dans son enfance que Carla Simón puise son inspiration. Lieu du souvenir, donc de la béance, la réalisatrice y creuse pour en extraire sa matière romanesque. De trous et de béances, il n’en est presque que question dans Romería. C’est – et c’est là l’une des rares belles idées du film – le besoin d’argent qui amène Marina à enquêter sur la mort de ses parents. La nécessité de se remplir les poches en comblant les trous de sa mémoire, de son histoire. Trop jeune, elle n’a que de vagues souvenirs de ses parents ; trop graves, leur mort est une source de secrets et de non-dits pour sa famille paternelle. L’étude de cette famille est ce qui intéresse le plus. Marina navigue entre frères, sœurs et parents de son père défunt. Cherchant des réponses à ses questions, découvrant au détour de conversations très (souvent trop) écrites des vérités qu’elle ignorait, Marina se heurte à des secrets, des portes qu’elle ne peut ouvrir. Si elle se rapproche naturellement de certains membres de sa famille – un oncle, une tante, un cousin –, Marina demeure extérieure à l’écosystème familial lorsque la troupe se réunit chez les grands-parents. Les liens du sang ne garantissent pas l’amour. Idée connue, certes, mais développée avec une certaine intelligence dans une scène où le grand-père distribue de l’argent à ses petits-enfants. Tous égaux en rémunération sauf une, Marina, qui touche le pactole pour ne pas dépendre de la bourse (et donc du papier administratif prouvant son appartenance à la famille). Il lui faudra ainsi renoncer à ses questions et monnayer son entrée dans sa famille qui ne se fera pas par l’amour, mais par l’argent.

Trop pleine de principes, Marina refuse. Dépourvue de défauts, elle n’est effleurée que par le regard bienveillant de la cinéaste. Outre les questionnements sur les liens du sang et d’intérêts qui régissent chaque famille, le film ne dépasse pas un simple coming of age (Romería est le nom d’une fête qui consiste en un pèlerinage) lisse et tiède. La première scène donne le ton. Des images filmées en caméscope, une voix off lisant un texte ; une béance pour le spectateur qui ne connaît pas le filmeur ni le conteur. Puis un raccord : Marina tient un camescope. Un raccord, un autre : elle lit le journal intime écrit par sa mère quinze ans plus tôt. Voilà la filmeuse, voici la conteuse. La question est à peine formulée que la réponse nous est déjà toute faite. Pensant accompagner le regard de sa protagoniste, Carla Simón ne fait que guider celui du spectateur. La cinéaste tourne alors les pages de son film (par ailleurs chapitré pour davantage de compréhension), comble les trous, et nous, spectateurs, n’avons plus à creuser derrière l’image pour en déchiffrer les signes.

Face à l’opacité du souvenir, la cinéaste dessine un film aux lignes claires et soulignées. Hors-champ durant une grande partie du film, les parents de Marina ne pourront le rester. Alors un flash-back les réanime : Marina y interprète sa mère alors que son cousin, dont elle s’est rapprochée, interprète son père. De cette histoire d’addiction et de Sida, ne restent que des jeunes corps qui se meuvent maladroitement dans l’espace. Privés de parole par la providence de la cinéaste, l’acteur et l’actrice en sont réduits à de caricaturales grimaces pour exprimer leur sentiment. Sous ses airs de retenue, le film tombe alors dans un symbolisme rance dans une scène de danse qui, si elle ne peut émouvoir tant elle est grossière, vient souligner les limites du film.

Romería / de Carla Simón / Avec Llúcia Garcia, Mitch, Tristán Ulloa / Espagne / 1h55 / Sortie le 8 avril 2026.

Laisser un commentaire