Rencontre avec Arnaud Toulon

© Culture aux Trousses

Avec Adieu monde cruel, premier long-métrage de Félix de Givry, deux adolescents en rupture avec le monde se réfugient dans une chambre hors du temps, à l’écart du réel. Nourri de Truffaut, de Guy Gilles et du cinéma muet, le film assume un romanesque à contre-courant porté par une mise en scène mélancolique et la sublime partition d’Arnaud Toulon. Déjà récompensé du César du meilleur compositeur pour Arco d’Ugo Bienvenu, Toulon creuse ici un sillon qu’il avait commencé à tracer dans le précédent film. À savoir, une musique qui assume la mélodie, les thèmes et une écriture orchestrale. À rebours des partitions contemporaines souvent minimalistes, il revendique une musique expressive et pleinement assumée qui participe à l’anachronisme envoûtant du film.  

Comment est né le thème principal du film ? Est-ce une idée qui s’est imposée rapidement ou le fruit d’une recherche au long cours ? 

Le thème principal a été particulièrement long à trouver. Félix [De Givry] a beaucoup expérimenté pendant le montage et chacun des envois musicaux que je lui faisais contribuait à faire émerger de nouvelles pistes narratives. Nous avons longtemps cherché la grammaire musicale du film, les moments où la musique devait intervenir et la place qu’on voulait lui donner. Félix savait dès le départ qu’il y aurait un thème récurrent et nous avions l’intuition qu’il fallait trouver une écriture suffisamment syncrétique pour circuler dans les différents régimes du film entre le polar, le romantisme et le thriller.

Mes premiers essais penchaient toutefois trop nettement vers le polar et pas suffisamment vers la romance. Celui qui a émergé est apparu assez soudainement, après une période où j’étais vacances pour prendre de la distance avec le film. À mon retour, il s’est imposé alors que nous avions précisément décidé d’alléger le ton, de l’éclaircir et d’y faire entrer davantage de lumière.

La musique a-t-elle été composé une fois le film tourné, ou aviez-vous déjà commencé à travailler à partir du scénario ? 

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La vie d’une femme

Actuellement au cinéma

© Pyramide distribution

Lorsque sur les hauteurs des Alpes italiennes Erri De Luca, qu’une « immensité de temps » sépare de sa naissance, affirme que son unique propriété est le langage, il souligne l’aspect fondamental du cinéma de Charline Bourgeois-Tacquet. Dans ses films, le langage est un bien que certains possèdent (les écrivaines Frida et Émilie, un éditeur, une thésarde ; une certaine classe sociale en somme) et assènent (dans La vie d’une femme, Gabrielle dirige tout de sa voix, ses collègues, ses relations, ses opérations de chirurgie). Les autres, les laissés-pour-compte, n’ont pas voix au chapitre. Ils subissent le passage de personnages bulldozer (les héroïnes des deux long-métrages de Bourgeois-Tacquet se voient comparées à l’engin) et n’ont d’autres choix que de s’écarter. Alors lorsque Frida, après avoir observé le service de chirurgie de Gabrielle pour un projet de livre, lui déclame sa passion pour elle, la machine s’enraye.

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Soudain

Actuellement au cinéma

© Cinefrance Studios / Diaphana Distribution

Avant toute chose, il y a l’adverbe soudain. Aussitôt prononcé qu’il nous échappe. Bref et imprévisible, c’est dans sa disparition qu’il se révèle. En somme, soudain c’est le Temps qui frappe. Ryusuke Hamaguchi, avec la patience d’un peintre, le traque jusque dans ses moindres retranchements. Sa caméra observe les fluctuations de lumière, les corps épuisés de Marie-Lou (Virginie Efira) et Mari (Tao Okamato) en constante lutte avec le présent qui les use. Leur rencontre a quelque chose de Rivette, de la légèreté du hasard. Elle se déroule sur les hauteurs d’une butte (celle du Chapeau-Rouge) d’où l’on voit l’étalement de la capitale et ses rues qu’elles arpenteront minutieusement, avec une précision de géographe. Tomoki, jeune homme atteint de trouble psychique, sert de relai aux deux femmes. Un soir, en rentrant du travail, Marie-Lou (directrice d’un EHPAD) s’abrite avec lui d’une pluie estivale sous les branches d’un arbre. Affolés, Mari (metteuse en scène) et Goro (comédien et grand-père de Tomoki) les retrouvent alors que la pluie se calme. Hamaguchi, en disposant ainsi arbitrairement Mari et Marie-Lou dans le même cadre, fait éclore un échange qui se poursuivra tout le long du film. Une discussion qui, comme tout grand dialogue, se meut en pensée ; permet de mieux voir et saisir le monde.

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L’Aventure rêvée

Actuellement au cinéma

© Haut et Court

Sous un doux soleil matinal, Said (Syuleyman Alilov Letifo) attend Veska (Yana Radeva), partie se doucher et s’habiller avant d’entamer une nouvelle journée de travail. Pudique, cet homme d’une cinquantaine d’années demeure nonchalamment devant la maison. Meinhard (Meinhard Neumann), lui aussi, était saisi d’un même état de présence. Après avoir été passé à tabac en pleine nuit, l’ouvrier allemand regagnait le cœur de la fête et reprenait lentement la danse. Un même flottement relie ces deux séquences, qui concluent respectivement L’aventure rêvée, le nouveau long métrage de Valeska Grisebach, et Western, son précédent film sorti en 2017. Pourtant, si leurs images semblent se répondre, elles obéissent à des logiques sensiblement différentes.

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La Dérive

Festival La Rochelle Cinéma 2026

© Succession Paula Delsol / Les Acacias

“J’ai drôlement faim.” La réplique, lancée nonchalamment par Jacquie (Jacqueline Vandal), assise sur un muret auprès de son amant Pierre (Pierre Barouh), cache sous son apparente banalité un incipit révélateur. D’appétit, il en sera souvent question dans La Dérive, premier long métrage de Paula Delsol, sorti en 1964. Il renvoie d’abord, quelques instants plus tard, au foyer familial et aux habitudes systémiques dont Jacquie cherche à s’affranchir, mais annonce aussi une faim plus fondamentale : celle du désir, sous ses multiples formes, qui traversera et structurera l’ensemble du film.

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L’Inconnue

Actuellement au cinéma

© Pathé Films

Après plus d’un siècle d’existence, le cinéma a profondément modifié les conditions de son propre regard. L’expérience du spectateur, autrefois traversée par une forme d’émerveillement presque mystique, s’est progressivement transformée en un exercice de décodage, dont le langage, à force de jaillir des mêmes conventions, est désormais perméable. Spectateurs et cinéastes, nourris par une consommation incessante d’images, évoluent désormais dans un univers largement autoréférentiel : le septième art évolue en vase clos, s’autocite à tout bout de champ, accumulant références, hommages et jeux d’échos interfilmiques. Dans ce paysage saturé, voir un film qui détonne est devenu denrée rare.

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Rencontre avec Bruno Santamaría Razo

© Kiryl Synkou

Lorsque le film débute, on a l’impression d’être face à une fiction. Ce n’est que plus tard qu’on découvre une deuxième partie documentaire. Pourquoi avoir voulu mêler ces deux genres ?

Le projet a débuté pendant la pandémie en 2020. J’étais enfermé chez moi, et j’avais soudainement très peur de mourir. Ça m’a renvoyé à ce diagnostique de séropositivité de mon père, quand j’étais enfant. Au départ, j’ai construit le film comme un documentaire : j’ai interviewé et filmé mes parents, ma famille. Mais cette démarche n’a apporté que plus de confusion : je n’avais pas réellement les réponses à mes questions, et je n’arrivais pas à faire exister mes souvenirs au sein des leurs. Il a donc fallu dépasser la réalité ; la fiction est apparu comme un moyen de combler les trous. Avec cet espace frictionnel, je pouvais mettre en scène mes souvenirs, les lier aux réponses de mes parents et ainsi tisser des ponts entre les deux.

Les scènes de fiction ne servent pas seulement d’illustration aux passages documentaire, on sent une réelle liberté dans leur mise en scène...

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Cannes 2026 : tout est fiction

Festival de Cannes 2026

© MUBI

Le Festival de Cannes semble s’être constitué sous le signe d’une conscience aiguë de la fiction elle-même, comme si les films présentés ne pouvaient plus simplement raconter des histoires sans exhiber simultanément les mécanismes de leur fabrication. D’un film à l’autre a affleuré l’idée d’un étrange épuisement du réel. Le monde ne paraît plus immédiatement accessible mais toujours déjà médiatisé par des récits préexistants, des projections mentales et des images héritées. Dès lors, raconter une histoire ne suffit plus. Il faut dévoiler les coutures des histoires et montrer comment elles circulent, comment elles déforment ceux qui les produisent et ceux qui les habitent. 

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Autofiction

Festival de Cannes 2026 – Actuellement au cinéma

© Pathé Films

Qu’est-ce qu’un réalisateur culte ? Quelqu’un dont les films ont eu peu de succès mais dont quelques fans attendent la suite des productions avec impatience. Dans cette définition proposée par la protagoniste d’Autofiction, Pedro Almodóvar pose une question sous-jacente. Que pouvons-nous encore attendre de lui ? Au-delà de l’aspect particulièrement nombriliste de cette interrogation, le succès du réalisateur est solide, comme en témoigne la présence du film en compétition officielle à Cannes. L’inspiration, elle, se ferait plus rare, si bien que la réalité devient un étonnant objet d’intérêt, ou que le cinéaste ne pourrait filmer qu’à travers ses propres réminiscences.  

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