La bataille de Gaulle : L’Âge de fer

Actuellement au cinéma

© Pathé Films

De conférences de presse en sorties de salles, du Point à France Culture, une question agite les spectateurs critiques depuis plusieurs mois : pourquoi tant de films sur la Seconde Guerre Mondiale ? Effet de mode, hasard ou retour en force des années 40 ? Les cinéastes, eux, se défendent de tout parallèle avec le présent. Xavier Giannoli s’y était tout de même essayé avec une douteuse comparaison entre Jacques Doriot (collaborationniste enthousiaste) et Jean-Luc Mélenchon avant de rétropédaler, peut-être moins par conviction que par peur du politique. László Nemes et Gilles Lellouche, en fétichisant Jean Moulin, ont refusé, sans cacher leur agacement, de tracer un lien entre les idéaux du résistant et nos temps présents. Plus récemment, c’est une interview de Niels Schneider qui a fait polémique après que son agent ait voulu censurer une journaliste ayant le malheur d’évoquer la tribune Zapper Bolloré. Se niche ici le cœur de ces trois films (Les Rayons et les ombres, Shoah et La bataille de Gaulle) : une peur complète de la politique, de tout ce qui pourrait faire scission. Logique du marché, face au budget monumental répété dans chaque interview (entre 85 et 100 millions pour De Gaulle ! plus de 30 millions pour Les rayons et les ombres), il faut remplir les salles. Nulle question de faire de la politique alors. Celle-ci divise, soustrait des spectateurs. Mais, peut-être malgré eux, ces films sont bien porteurs d’une idée du monde, d’un regard sur la France qu’ils dépeignent, et l’adoration d’une partie de la presse (Le Point, pour ne citer que ce journal, où, en 2026, on peut encore lire que Lacombe Lucien est un chef-d’œuvre) dénote bien qu’un clivage s’est creusé entre ces films et le reste du paysage.

Un peuple et son roi

Lors de l’ouverture du film, de Gaulle – que personne, sauf sa fantomatique femme, n’appelle Charles – déjoue les plans d’un tank allemand à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Déjà, l’armée française se porte mal. C’est même la « débandade », lui dit l’un de ses soldats. Képi vissé sur le crâne, moustache fine et taillée, le général s’indigne « Ai-je l’air de débander ? ». Métaphore sexuelle mise à part, c’est bien l’érection d’un monument que veut mettre en scène Baudry. L’idée pourrait avoir du charme. En revenir aux origines d’un citoyen qui s’est voulu providentiel, essayer de comprendre l’homme derrière le personnage : le b-a-ba. Mais Baudry, trop excité à l’idée de mettre en scène une légende, ne filme qu’un de Gaulle déjà statufié. Ostensiblement droit dans sa tenue militaire qu’il ne quitte pas, il est filmé, dès 1940, comme le de Gaulle du Paris libéré et du Je vous ai compris. Un de Gaulle de télévision et de musée, un de Gaulle qui s’adresse à une foule qu’il pense pouvoir et (voici peut-être la thèse du film) a le devoir de diriger. Cela a été assez répété pour devenir la légende officielle : la France était en deuil d’un roi que de Gaulle, exilé à Londres dans cette première partie, a su incarner.

La bataille de Gaulle : L’Âge de fer est alors à lire (outre sa référence discutable à Don Quichotte) dans ses deux sens. Le fer, celui que l’on marque de son nom pour imprimer la légende ; l’âge de faire, le moment où l’homme de Gaulle décide de se mettre en mouvement et de désobéir à ses fonctions de Général en s’opposant à son gouvernement. Mais Baudry ne s’intéresse jamais véritablement aux raisons qui poussèrent l’homme derrière la légende à choisir cette voie. Au visionnage du film, son parcours semble tracé d’avance. Baudry n’a plus qu’à mettre en image ce que les caméras de l’époque n’ont su filmer. De ce passé, il en fait un décor disposé à n’accueillir que ceux qui marquèrent les mémoires et les livres la célébrant. Une scène le démontre particulièrement. De Gaulle est face à Churchill accompagné de deux traducteurs, deux inconnus donc. Poliment, la conversation débute. Puis, rapidement, les deux hommes s’agacent de la présence des traducteurs qui ralentissent leur échange. Avec un ridicule bagout qui l’accompagnera durant tout le film, Churchill leur ordonne de sortir : les deux légendes ne peuvent parler qu’à la hauteur qui est la leur.

Les laborieuses scènes de dialogues qui ponctuent le film ne semblent pas particulièrement intéresser Baudry. Poursuivant ce qu’il entamait avec Le chant du loup, la guerre est pour lui un exutoire stylistique. Si l’on voulait être schématique, il y aurait deux familles de cinéastes. D’un côté, ceux pour qui la mort d’un personnage à l’écran met en deuil toute l’humanité (Bresson et Mouchette, les Straubs et Empédocle) ; de l’autre, des cinéastes pour qui la mort est un figurant que l’on doit maquiller, une explosion à préparer et à filmer sous tous ses angles, un obstacle décharné que les héros enjambent d’une simple foulée. Baudry est confortablement installé dans la seconde catégorie. Dans L’âge de fer, la bataille de Bir-Hakeim est filmée comme une guerre de cinéma, comme les studios états-uniens filment un affrontement entre super-héros. Baudry ne laisse rien transparaître de l’attente, du drame de mourir sur un champ de bataille, des idéaux qui s’affrontèrent durant quinze jours sur cette terre libyenne qui n’avait rien demandé.

Le rapport aux colonies est alors bien ambigu dans cette première partie. Que la France des années 40 soit la France des colonies, que le de Gaulle de 40 soit celui des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, cela importe peu à Baudry. Survolant le Sénégal, de Gaulle, dos toujours droit et mains tendues, évoque la beauté des villages au sol. Un « troupeau », dit-il, disponible pour mener la résistance. Que ce soit en Algérie, au Sénégal ou en Libye, La bataille … ne filme jamais de peuple. Tout au plus de la chair à canon présentée comme disponible et enthousiaste à l’idée de combattre pour défendre La France et ses droits de l’homme ; des pions sur une carte que Churchill déplacera de la main droite, verre de whisky dans la gauche.  

Si cette première partie de La bataille de Gaulle n’était pas un révélateur si précis de son époque emplie de roman national et de révisionnisme – le RN et son renouveau gaulliste, Macron et son hommage à Pétain, Édouard Philippe et son refus de qualifier la colonisation comme un crime – on pourrait rire de ce de Gaulle de musée au jeu si guindé. Mais prendre le cinéma au sérieux, comme semble le faire Baudry à chaque plan, nous rappelant l’intensité et la gravité de ce qu’il filme, c’est aussi l’inscrire dans un mouvement de l’Histoire qu’il habite malgré lui. La bataille de Gaulle : L’Âge de fer est alors un film qui s’inscrit pleinement dans son époque, refusant une lecture matérialiste de l’histoire, préférant imprimer ses légendes sans y voir leurs éclats d’ambiguïté, d’impureté ; en somme, ce qui fait le cinéma.

La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer / De Antonin Baudry / Avec Simon Abkarian, Simon Russell Beale, Florian Lesieur, Benoît Magimel, Loïc Corbery, Anamaria Vartolomei / 2h40 / France / Sortie le 3 juin 2026.

Côté Court 2026 : nos coups de cœur !

La 35è édition de Côté Court s’est terminée en ce chaud mois de juin. Au programme : des films tout aussi chaleureux ! Parmi les sélections de courts-métrages inédits ou de patrimoine ; voici les coups de cœur de la rédaction !

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L’Être aimé

Festival de Cannes 2026 – Actuellement au cinéma

© Le Pacte

Désert. Le prochain film du grand réalisateur Esteban Martinez s’intéresse à la colonisation du Sahara par les Espagnols dans les années 30, puis à leur retrait brutal de ce territoire, abandonné sans gouvernance. Pour interpréter le premier rôle féminin, qui de mieux qu’Emilia :  sa propre fille qu’il n’a pas vue depuis 13 ans. La carrière d’actrice de celle-ci en est à ses débuts fragiles, et la figure paternelle s’impose comme salvatrice. 

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Autofiction

Festival de Cannes 2026 – Actuellement au cinéma

© Pathé Films

Qu’est-ce qu’un réalisateur culte ? Quelqu’un dont les films ont eu peu de succès mais dont quelques fans attendent la suite des productions avec impatience. Dans cette définition proposée par la protagoniste d’Autofiction, Pedro Almodóvar pose une question sous-jacente. Que pouvons-nous encore attendre de lui ? Au-delà de l’aspect particulièrement nombriliste de cette interrogation, le succès du réalisateur est solide, comme en témoigne la présence du film en compétition officielle à Cannes. L’inspiration, elle, se ferait plus rare, si bien que la réalité devient un étonnant objet d’intérêt, ou que le cinéaste ne pourrait filmer qu’à travers ses propres réminiscences.  

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Hope

Festival de Cannes 2026

© Universal Pictures France

La première partie de Hope s’avère assez sidérante. Dans un cadre de blockbuster, Na Hong-jin travaille un registre quasi-burlesque. Son protagoniste est complètement dépassée par une situation hors du commun. Hope est une ode au grotesque. Plus le cinéaste en donne, plus le spectateur en demande. 

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Les Survivants du Che

Festival de Cannes 2026

© Paname Distribution

9 octobre 1967. Ernesto Che Guevara est exécuté par l’armée bolivienne à La Higuera. Traqué depuis plusieurs mois, le révolutionnaire cubain avait pour projet d’initier un mouvement révolutionnaire continental depuis la Bolivie. Une poignée de ses guérilleros lui survit. Privés de leader, ils poursuivent leur combat dans les montagnes boliviennes.

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Cœur secret

Festival de Cannes 2026

Meteore Films

Cela fait plus de deux ans qu’une scène d’Une famille de Christine Angot a marqué les écrans par sa puissance déstabilisante. Venue confronter la veuve de son père incestueux, la réalisatrice rentrait de force dans son appartement – la caméra, et donc nous, l’accompagnant. Face à cette femme capturée sans consentement dans le cadre, notre position de spectateur se retrouvait bien délicate. Quelle était notre place en regardant la violence de ces déchirements familiaux ? Question sans réponse que nous pose également Cœur secret de Tom Fontenille. Sur plusieurs années, le jeune réalisateur accompagne la transition de genre de son père. En cela, il révèle les fractures de sa famille et ses tentatives de faire lien.

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La Détention

Festival de Cannes 2026

©  TS Productions

La Détention se présente comme une continuité de La Liberté (premier long-métrage de Guillaume Massart), tant dans la forme du titre que dans son thème. Deux films qui, partant de situations concrètes (le premier nous montre le déroulé d’une formation de surveillant pénitencier, le second explorait une île-prison) se veulent des études sur des concepts  : la détention et la liberté. Ici donc, c’est dans l’École Nationale d’administration pénitentiaire que le cinéaste a posé sa caméra. Dans l’enceinte de ces murs, Guillaume Massart se concentre sur une classe composée d’une dizaine de visages aux réactions aussi variées que leur nombre face à la découverte progressive de leur métier.

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9 Temples to Heaven

Festival de Cannes 2026

© Nour films

Dans l’obscurité, celle-là même qui clôturera le film et s’oppose au noir total, un temple s’allume. D’autres suivront, environ neuf – le film suit d’abord mathématiquement le projet du titre avant de s’en détacher progressivement. Le jour se fait et la lumière, d’un gris brumeux propre à la Thaïlande, envahit le cadre, laissant deviner les personnages. C’est une famille qui, sous l’impulsion du père (et, nous le comprendrons plus tard, des superstitions de son patron), voyage de temple de temple pour faire des offrandes dans l’espoir d’éviter la mort prochaine de l’aînée : une vieille dame malade. Trois générations s’activent dans le périple qui, comme l’Ulysse de Joyce, est une odyssée d’un jour.

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Fatherland

Festival de Cannes 2026

© Agata Grzybowska

Est-ce que Pawel Pawlikowski sait cadrer ? Oui. Est-ce que ça suffit ? Non.

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