
Un hasard, heureux ou non, fait coïncider la sortie d’Affection Affection de quelques semaines avec les élections municipales. Sur les écrans, les petits, il aura été question, entre autres, de problèmes locaux à échelles moindres que celles d’une nation. Dans un délire sécuritaire, les caméras de surveillance auront agité de nombreux débats. Faut-il les doubler, les tripler, les implanter à chaque coin de rue ? Affection Affection nous rappelle qu’avant de nous surveiller, les caméras nous captaient – acte parfois autoritaire, certes, mais potentiellement poétique. Dans un petit village du Var, Géraldine (Agathe Bonitzer) – G pour ses proches – travaille à la mairie. Une fille disparaît (la fille du maire, le compagnon de G) et une femme refait surface avant de s’évaporer (la mère de G). Alors que les caméras ont posé leurs yeux sur tout le village, aucun signe rationnel ne vient expliquer ces événements. Il reste à G de fouiller dans sa sensibilité.
Les rêveries d’une promeneuse solitaire
Rohmer nous l’avait déjà prouvé, il y a dans les tracas d’une municipalité la complexité humaine. L’abattage d’un arbre, l’implantation d’une médiathèque, la disparition d’une personne ou de mystérieuses explosions de mines ; de ces problèmes contextualisés dans un territoire donné (ici, une municipalité) peut en ressortir quelque chose d’une expérience commune. Non qu’il faille faire des films qui s’adressent à tous et à toutes, mais que le cinéma est l’art de l’expérience commune où, voyant un autre le faire, nous réapprenons à marcher, à nous tenir. De marche, il est beaucoup question ici. G ne se déplace qu’à pied. Lentement, elle déambule de la colline à la plage, du centre à la périphérie, de la plaine à la ville. Acte des cinéastes : cela permet de cartographier l’espace, d’en déployer sa variété et, en cela, sa singularité. Acte du personnage : ces marches ont valeur de promenade et, en cela, de rêverie. D’un point à un autre, les équilibres de cette petite ville côtière semblent se rejouer, comme des dés que lancerait G à chaque déambulation. Et, comme toute révolution (en l’occurrence, ici, intérieure) est un coup de dés (Michelet), G marche beaucoup. En personnage chandlerien, elle cherche à chercher. Ce qu’elle trouvera importe peu, l’important est de se laisser porter par ses jambes.
Un beau matin donc, la fille du maire a disparu ; la mère de G apparaît. Deux événements qui semblent liés, l’un comblant la béance laissée par l’autre. Si l’apparition-disparition vont de pair, ce n’est pas comme un équilibre, mais davantage comme un tourbillon. Affection Affection se situe à un point précis de l’Histoire. Celle où, le cycle semblant se refermer, deux branches finissent par se rejoindre, mais, se touchant, germent en une infinité de possibles. Lorsque la mère de G réapparaît, c’est le traumatisme de son départ brutal qui s’ouvre (elle avait quitté sa fille adolescente pour partir en Thaïlande du jour au lendemain). Lorsque la fille du maire disparaît, c’est le mystère autour de la mort de sa mère (noyée étrangement) qui plane au-dessus du village. Ce tourbillon de l’Histoire intime de G finit par nous absorber. Que la disparue rejoue l’histoire de sa mère, que G se retrouve dans une position similaire à la sienne, tout cela reste du domaine du possible, du rêve. Mais, bien qu’il flirte avec l’ésotérisme, Affection Affection n’en demeure pas moins pleinement et grandement matérialiste. Lorsqu’il révèle la grande mélancolie des villes côtières en automne, que la rousseur du visage taciturne de G se lie à celle des feuilles et que, dans un paysage vide, se lie l’absence de ceux qui manquent – de la difficulté de faire commun donc.
Les représentants du pouvoir (le maire et un policier) sont ici bien solitaires. L’un regarde l’horizon marin du haut de sa colline, oubliant de regarder la terre et ses concitoyens ; l’autre n’observe le monde qu’à travers l’œil des caméras de surveillance. G, qui fréquente amoureusement le premier, amicalement le second, apprend à s’éloigner d’eux. Elle regarde son monde à hauteur d’Homme et y découvre les mystères qui l’habitent. Il est alors peu étonnant qu’elle se détache rapidement du maire, enfermé dans un coffre de voiture durant une grande partie de l’intrigue (sadisme scénaristique ?), lui préférant deux démineurs – eux, scrutent le sol et son histoire. Affection Affection est peut-être cela en fin de compte. L’histoire de G, une agente municipale qui se promène. Chemin faisant, elle découvre sa propre mythologie et, par cela, comprend qu’elle appartient à une Histoire. La sienne et celle des autres. Un possible partage commence alors. Une affection trouve son écho.
Affection, affection / de Alexia Walther et Maxime Matray / Avec Agathe Bonitzer, Nathalie Richard, Christophe Paou / 1h42 / France / Sortie le 15 avril 2026.