9 Temples to Heaven

Festival de Cannes 2026

© Nour films

Dans l’obscurité, celle-là même qui clôturera le film et s’oppose au noir total, un temple s’allume. D’autres suivront, environ neuf – le film suit d’abord mathématiquement le projet du titre avant de s’en détacher progressivement. Le jour se fait et la lumière, d’un gris brumeux propre à la Thaïlande, envahit le cadre, laissant deviner les personnages. C’est une famille qui, sous l’impulsion du père (et, nous le comprendrons plus tard, des superstitions de son patron), voyage de temple de temple pour faire des offrandes dans l’espoir d’éviter la mort prochaine de l’aînée : une vieille dame malade. Trois générations s’activent dans le périple qui, comme l’Ulysse de Joyce, est une odyssée d’un jour.

Le ciel peut attendre

Lors du prêche d’un moine, après que la famille lui a offert un sac rempli de cadeaux en tout genre (shampoings, claquettes, conserves, et autres objets du quotidien), la caméra délaisse les personnages et monte, lentement et de tout son poids, vers les hauteurs de la pièce. Des dessins colorés et riches de divinités ornent le plafond. Mais, alors que nous commencions à les observer, un moine nous rappelle à l’ordre. L’esprit ne doit pas s’égarer, il faut savoir rester concentré, la méditation est faite pour cela. Ce prêche, il l’assène au père de famille qui, tout comme nous, portait son regard vers les dessins, laissant son esprit divaguer. C’est là le projet de 9 Temples to Heaven : accompagner des rêveries et trouver leur équivalent cinématographique – tant audio que visuel donc. De cette tentative en ressort des scènes où, bien souvent, l’image et le son ne coïncident plus, ou, plus précisément, ils se superposent. Des discussions entre nos personnages proviennent hors-champ, alors que, dans le cadre, le fleuve (rappelant le Mékong de Weerasthakul, producteur du film) s’écoule et le vent agite les arbres autour de lui.

Superposition, donc association et divagation propre à la rêverie – un son et une image (une idée) en amène une autre et ainsi de suite. C’est pourquoi Chidgasornpongse a tant recours au plan large. Ce dernier permet de saisir dans un seul geste une grande quantité d’événements : un avion passe et enveloppe la scène de son vrombissement pendant que des enfants jouent, que des voitures roulent et que la grand-mère se laisse aller à son sommeil, assise à l’arrière de la voiture. En englobant tout cela, le cinéaste permet alors à l’esprit du spectateur de divaguer et s’oppose au concept même de concentration – au sens où une idée serait concentrée, renfermée, en une seule et unique chose. Les idées ont ici l’espace nécessaire pour s’exprimer. Elles flottent, créent des ponts et ouvrent l’imaginaire.

Personnage quasi muet, taciturne et peu expressif, la grand-mère se révèle l’un des plus beaux de ce film. Silencieuse, elle se désintéresse peu à peu du projet de ses proches. Temple après temple, alors que le cinéaste montre dans la répétition la vanité du projet et l’économie des temples qui profitent de la détresse pour s’enrichir d’offrandes, la grand-mère préfère s’évader en rêverie. Aussi insondables soient les pensées d’une rêveuse, l’image et les sons tentent de l’accompagner. Dans l’obscurité, les silhouettes de la ville se dessinent et se devinent. Pour y voir, il faut que l’œil et l’ouïe travaillent ; là où, lorsque tout n’est que lumière et que les choses s’offrent à nous platement, les sens demeurent au repos. C’est à cela que nous invite 9 Temples to Heaven ; dérégler nos sens pour les rendre plus disponibles aux sons et à la matière.

9 Temples to heaven / de Sompot Chidgasornpongse / Thaïlande / 2h20 min / Festival de Cannes 2026 – Quinzaine des cinéastes

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