Du fioul dans les artères

Festival de Cannes 2026

© Pan Distribution

Du fioul dans les artères nous invite à voyager d’autoroute en autoroute, d’entrepôt en entrepôt, de cabine en cabine. La caméra de Pierre LeGall est toujours en mouvement : soit portée, lorsqu’elle suit les personnages à pied, soit sous forme de travellings quand elle observe les chargements ou qu’elle remonte la route à côté des camions. Cette mouvance constante, qui peut décontenancer au début – elle provoque comme un léger mal de cœur en transport – prend une tournure routinière pour le spectateur. La caméra devient son véhicule, à l’image des allers-retours quotidiens des personnages. Le format choisit – le scope – donne aussi cette impulsion du mouvement latéral ; nos yeux se promènent de gauche à droite, de droite à gauche. Mais pour aller où ?

Cette immersion noctambule aux côtés d’un protagoniste quasi-mutique (Alexis Manenti) intrigue au départ : nous sommes seulement témoins de sa solitude. Mais dès lors qu’il rencontre Bartosz (Julian Swiezewski), nous cessons d’être spectateurs pour nous aussi devenir acteurs. Ce anti-héros principal – dans le sens qu’il s’agit d’un personnage qui ne souhaite pas forcément être vu ou entendu – porte son attention sur un autre que lui, nous permettant ainsi de le regarder discrètement, voire même de nous en rapprocher. De l’observation, on passe à l’identification. Cette rencontre construit à la fois la base de l’intrigue tout en permettant une brèche dans un film, jusque ici porté plutôt sur l’aspect socio-économique. Ce pivot narratif est aussi bien une matière qui se densifie (puisque le film ne perdra jamais sa visée politique) mais aussi une bifurcation surprenante : il permet la romance. 

Sans négliger le réel, le cinéaste montre des personnages qui n’y sont pas cantonnés. À documenter la dure vie des camionneurs, on en oublie de mettre en scène leurs désirs. Et ce qui se produit dans Du fioul dans les artères est aussi inattendu pour le spectateur que pour Etienne : il tombe amoureux. La route ne devient plus un vecteur pour « aller à » mais une destination en soi, un endroit de croisement, où se retrouver. Et si certaines scènes marquent par leur réalisme, d’autres touchent par leur romantisme.

LeGall manie savamment les registres ; son film n’est jamais trop binaire – l’amour empêché par le travail ou le travail empêché par l’amour. Il jongle avec les deux notions pour finalement évoquer plus largement le dépassement de soi, l’envie de transcendance personnelle au nom d’une idée ou d’un idéal ; que ce soit celui de la transmission d’un savoir faire, de l’argent, de l’amour ou du désir. Comme ses personnages, le film compose : entre réalité et idéalisme ; entre passion et lucidité. Si bien que tout le monde y trouvera son compte : amateurs des Dardenne ou de Richard Curtis, Du fioul dans les artères saura vous séduire. D’une certaine façon : le propos du film, ce sont les routiers. Et son discours, c’est l’amour.

Ce que Du fioul dans les artères démontre remarquablement est que les choses ne sont pas uniquement ce qu’elles paraissent être. Le cinéaste superpose deux réalités : celle que l’on voit et celle que l’on imagine. Dans une très belle séquence, les personnages réinventent leur rencontre : crue et charnelle en réalité, elle devient onirique et romantique dans leurs esprits. Le monde matériel peut (et doit) co-exister avec celui du désir. Même des protagonistes démunis et harassés auront toujours accès à ce – et ceux – qui les entoure(nt) par le prisme du fantasme. Et, parfois, avec un peu de courage, ce fantasme peut même devenir une réalité. La portée politique et sociale du film n’est donc en fin de compte pas forcément à l’endroit où on l’attendait : car s’il défend évidemment un droit du travail plus adapté pour ces personnages, Pierre LeGall prône surtout leur droit à l’amour. Un amour qui mérite de se vivre sur grand écran.

Du fioul dans les artères / De Pierre LeGall / Avec Alexis Manenti et Julian Swiezewski / 1h31 / France, Pologne / Festival de Cannes 2026 – Semaine de la Critique.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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