Rencontre avec Koji Fukada

Festival de Cannes 2026

© Culture aux Trousses

Cette année, c’est la première fois depuis 25 ans que trois cinéastes japonais sont en compétition pour la Palme d’or au Festival de Cannes. Que représente pour vous cette présence exceptionnelle du cinéma japonais ? De quoi cette triple sélection nippone en compétition témoigne-t-elle ?  

C’est évidemment une grande joie d’être sélectionnée à Cannes. Mais dans les grands festivals internationaux, une sélection relève aussi d’une forme de conjonction entre le hasard et le bon moment. Que ce soit Hirokazu Kore-eda, Ryūsuke Hamaguchi ou moi-même, nous avons déjà eu l’occasion de faire nos preuves auparavant. Cette présence importante du cinéma japonais en compétition témoigne sans doute de cette rencontre entre des trajectoires individuelles.

Le cinéma japonais est porté par une histoire extrêmement riche, par une tradition et un âge d’or dont nous sommes, d’une certaine manière, les héritiers. Kore-eda et Hamaguchi incarnent eux aussi cet héritage tout en l’inscrivant dans une continuité contemporaine. Quant à notre place dans l’industrie, il est vrai que nous appartenons probablement à un même milieu de cinéastes dont les œuvres circulent régulièrement dans les grands festivals internationaux. Si nous partageons peut-être une sensibilité commune, nos films demeurent profondément différents et chacun de nos films possède son langage, son rythme et son regard propre. 

Vous mettez en scène deux personnages, Yuriko et Yuri, qui incarnent deux conceptions radicalement différentes de la pratique artistique. D’un côté, il y a la pratique de la sculpture chez Yuriko très solitaire, guidée par une forme d’exigence absolue. De l’autre, le métier d’architecte de Yuri implique nécessairement une dimension collective, un travail inscrit dans un réseau de collaborations ? Lequel de ces rapports à l’art vous parle davantage ?

En tant que cinéaste, je me reconnais finalement dans ces deux approches. Le cinéma est un art qui ne peut exister seul. Faire un film suppose toujours de travailler avec d’autres. Mais je crois porter en moi quelque chose de Yuriko, dans cette admiration pour une pratique artistique plus solitaire, presque autonome, celle de quelqu’un qui pourrait créer seule dans son atelier. Être cinéaste, c’est aussi accepter d’être soumis aux contraintes inhérentes à la fabrication d’un film. Le cinéma s’inscrit dans une économie lourde qui exige de réunir des financements importants et qui demeure, inévitablement, dépendante des logiques du marché. Cette pression permanente, cette liberté créatrice sans cesse conditionnée par des contraintes matérielles et économiques, est une réalité à laquelle tout cinéaste se confronte. Cette tension se retrouve beaucoup moins dans le rapport que Yuriko entretient avec son art. Elle travaille seule face à la matière, dans une forme de solitude presque et cette confrontation directe avec la création possède surtout une grande liberté que je peux envier.

Le travail cinématographique implique une équipe, une organisation collective, des responsabilités multiples. Il devient alors plus difficile de préserver cet espace de retrait et d’indépendance totale que peut offrir une pratique artistique solitaire. D’autant plus que, lorsque j’étais plus jeune, je me suis longtemps interrogé sur ma voie artistique. J’hésitais entre l’écriture romanesque et la peinture, et j’étais fascinée par le caractère solitaire de ces disciplines. À l’époque, je pensais ne pas être fait pour le travail en équipe. Cette fascination demeure encore aujourd’hui et nourrit sans doute mon admiration pour cette figure de l’artiste qui semble affranchie des contraintes économiques et collectives. 

La question de l’inspiration est aussi au centre du film. Qu’est-ce qui vous a le plus inspiré dans le scénario de Quelques jours à Nagi 

Je pense que l’inspiration naît toujours d’un rapport au réel, qu’il s’agisse d’expériences vécues, de rencontres ou d’impressions laissées par un lieu. Pour Quelques jours à Nagi, il s’agit d’une adaptation d’une pièce du dramaturge et metteur en scène Oriza Hirata.  Mais au-delà de cette référence, ce film s’est surtout nourri d’une expérience très concrète. J’ai vécu plus de dix mois à Nagi, la ville où le film a été tourné. Habituellement, lorsque je prépare un film, je me rends sur les lieux pour de courts repérages. Cette fois, j’y suis allé avant même d’avoir écrit le scénario, avec le désir de m’imprégner profondément du territoire, de comprendre ce qu’était cette ville et de rencontrer ses habitants. À travers ces échanges et cette immersion dans le quotidien local, j’ai peu à peu trouvé la matière du scénario. 

C’est précisément les expériences que j’ai vécues durant mon séjour à Nagi qui ont nourri le film. J’y ai découvert par exemple ces bulletins municipaux diffusés chaque matin et chaque soir par haut-parleurs dans toute la ville. On se réveille et l’on s’endort au son de la voix des employés municipaux. Cette présence sonore fait intimement partie du quotidien des habitants. De la même manière que Yuriko guide Yuri à travers les chemins de montagne de Nagi dans le film, j’ai moi-même été accompagné par les employés de la mairie pour découvrir la ville et ses environs. Il y a également cette scène où les personnages brûlent les herbes autour des réservoirs d’eau, c’est une activité à laquelle j’ai moi aussi participé pendant mon séjour. Ce sont donc des gestes très concrets, profondément ancrés dans la vie quotidienne locale, que j’ai intégrés au film et qui ont nourri l’écriture du scénario. 

Qu’est-ce que ça signifie pour vous d’être à Cannes ?  

Pour moi, les festivals internationaux de cinéma constituent avant tout une occasion privilégiée de découvrir des cultures étrangères. En ce qui concerne l’Occident, le Japon représente d’une certaine manière une singularité culturelle qui peut paraître très éloignée des références et des sensibilités occidentales. Mon film s’attache à dépeindre un quotidien profondément local avec une histoire modeste, ancrée dans une région rurale et peu peuplée. C’est pourquoi je trouve particulièrement intéressant qu’une œuvre aussi intime puisse être présentée dans un festival d’une telle envergure et, plus encore, en compétition officielle. Cette sélection offrira au film une visibilité précieuse. J’espère qu’elle permettra également d’ouvrir une fenêtre sur cet univers pour les spectateurs qui le découvriront, et qu’elle servira au film de tremplin pour la suite.

Quelques jours à Nagi est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Entretien réalisé par Arnaud Combe le 14 mai 2026 à Cannes.

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