La Frappe

Festival de Cannes 2026

© Ad Vitam

La Frappe. C’est le titre du premier long-métrage de Julien Gaspar-Oliveri, et la sensation qu’on a en le voyant. Un coup sec, maîtrisé, efficace. 

Enzo et Carla vivent seuls depuis plusieurs années, mais lorsque leur père est libéré de prison, Enzo tente de renouer des liens que Carla considère comme définitivement rompus. La raison pour laquelle Anthony (Bastien Bouillon) a été condamné n’est pas celle qui explique le rejet de ses enfants. On comprend rapidement qu’un acte plus grave à été commis. Mais comment filme-t-on l’immontrable ? Comment écrit-on sur l’innommable ?

Si Julien Gaspar-Oliveri opte pour des dialogues naturalistes, c’est plutôt dans les silences que se jouent les enjeux de La Frappe. Le film se construit presque en double face : sur la première, ce qu’on voit ; sur la seconde, ce qu’on devine. C’est dans les non-dits, dans les regards évités, dans les rapprochements avortés que le spectateur, lentement, reconstituera un puzzle tragique. Celui d’un déterminisme de la violence, d’une reproduction systémique du traumatisme. Pour mieux comprendre ce qu’on nous a infligé, quel autre choix que de l’infliger en retour ? Il n’y a rien de didactique dans La Frappe, l’information circule par les sensations. Lorsque le spectateur comprend, ça n’est pas parce qu’on le lui a expliqué mais parce qu’il a réussit à percevoir un peu de la face cachée du film. La Frappe réclame un visionnage actif, exigeant.

Scruter le réel

Cette force qu’il possède, le film le doit aussi beaucoup à sa forme. Julien Gaspar-Oliveri fait preuve, pour son premier long-métrage, d’une radicalité assez marquante. Son film est à la lisière entre deux registres : d’abord, un regard presque documentaire qui vient capter les moindres émotions de ses personnages. Mais ce désir d’être au plus proche d’eux, d’accéder à une vérité intime, se retranscrit paradoxalement par un formalisme extrêmement prononcé. Le réalisateur choisit de réduire sa grammaire filmique au minimum, à l’essentiel : un type de plan et un type de mouvement. 

La Frappe s’envisage en gros plan. L’échelle la plus rapprochée permet au cinéaste non seulement de donner à voir l’invisible, de magnifier le travail de ses remarquables jeunes acteurs (Diego Murgia et Romane Fringeli) mais aussi d’enfermer ses personnages dans un cadre très resserré. Quelle pourrait-être la matérialisation filmique du traumatisme ? La très grande majorité des scènes se construisent autour d’un unique zoom, généralement en plan séquence. Lorsqu’advient un élément perturbateur, un déclenchement du souvenir traumatique (un trigger, dirait-on de nos jours), tout ce qui existe avec le personnage disparait. Le zoom avant supprime progressivement le hors-champ. Enzo n’habite alors plus le monde, il co-habite avec son traumatisme. Tout se ressert, tout se recentre. Très vite, vient l’idée de contenir la violence, la tristesse, de ne rien laisser paraître. L’un des seuls usages du zoom arrière se fait d’ailleurs alors qu’on espère une confession de la part du personnage : enfin les mots s’apprêtent à quitter ses lèvres et le récit de ces agressions appartiendra aux autres autant qu’à lui ; la caméra lui offre une chance de respirer. 

La Frappe n’est pas un film dont on sort indemne. Si la rudesse de son propos et la radicalité de sa forme ne plairont peut-être pas à tous, il est indéniable que Julien Gaspar-Oliveri se révèle être un cinéaste au courage exemplaire. Or on aurait pu associer le geste du cinéaste à une forme d’étouffement volontaire de ses personnages, un sadisme mal placé ; il les enfermerait jusqu’à leur soutirer les souffrances les plus viscérales. Mais jamais le film ne tombe dans ces écueils, aucun rapport de force n’existe. La mise en scène progresse comme une représentation du traumatisme, c’est lui qui oppresse les personnages, et non le cinéaste. Car au sein de cette mise en scène, le regard de Julien Gaspar-Oliveri s’avère, sincèrement, plein de compassion…

La Frappe / De Julien Gaspar-Oliveri / Avec Diego Murgia, Romane Fringeli et Bastien Bouillon / France / 1h46 / Festival de Cannes 2026 – Semaine de la Critique.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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