
Dans son précédent long-métrage Love on Trial, Koji Fukada mettait en scène des idoles japonaises contraintes, par contrat, de réprimer leurs émotions sous peine de perdre leur statut. Il semble que cette charte, Koji Fukada se la soit lui-même imposer dans sa nouvelle réalisation tant le moindre frémissement sentimental y est aussitôt étouffé, contenu dans une mise en scène qui refuse obstinément toute effusion et préfère distiller les effets mélodramatiques çà et là, par petites touches sensibles.
Tout commence par ce déplacement géographique de Yuri. Il décide de prendre un congé hors de Tokyo et de son activité d’architecte pour séjourner dans la petite ville de Nagi, chez la sœur de son ex-mari, Yoriko, qui exerce une activité de sculptrice et de professeure de dessin. Ce qui ne devait être qu’une halte provisoire dans la propriété familiale de Yoriko se transforme peu à peu en expérience de stase artistique. Lorsque Yuri consent à devenir le modèle de la sculptrice, les séances de pose ouvrent un espace silencieux où affleurent des réminiscences.
Avec une grande délicatesse dans sa mise scène, Fukada sculpte cette relation à travers de ces séances et de longues séquences dialoguées. À mesure que Yoriko taille le bois, le film révèle peu à peu la fragilité de ses personnages, comme si chaque éclat retiré de la matière faisait affleurer quelque chose d’enfoui en elles.
Car Fukada se pose en cinéaste-sculpteur et procède, à l’instar de Yoriko, par soustraction. Il retire, érode et amenuise. Dans cette sculpture des sentiments, il ôte plutôt qu’il n’ajoute. Les dialogues sont évidés de toute emphase, les silences absorbent les tensions et les sons eux-mêmes paraissent constamment assourdis, comme recouverts d’une couche de coton. Cette esthétique de l’atténuation finit par constituer la matière même du film où tout est maintenu à distance et où les émotions ne circulent qu’à l’état spectral.
Mais cette logique de l’effacement produit également une forme d’ambiguïté. À force de vouloir réduire la matière émotionnelle à son noyau le plus ténu, Fukada finit parfois par désincarner son propre récit. Même les événements les plus graves semblent privés de densité. Les détonations récurrentes provenant du camp militaire voisin, qui pourraient faire irruption comme des rappels brutaux du réel, restent reléguées à l’arrière-plan sonore sans jamais véritablement en troubler la surface. Tout paraît absorbé par cet univers ouaté, comme si le monde extérieur lui-même était condamné à devenir une vibration lointaine. C’est précisément là que réside la limite du cinéma de Fukada, dans cette volonté de tailler le réel jusqu’à l’os, de retrancher toute surcharge dramatique afin d’atteindre une forme de vérité nue.
Quelques jours à Nagi / De Koji Fukada / Avec Takako Matsu, Kenichi Matsuyama, Kiyora Fujiwara, Shizuka Ishibashi, Waku Kawaguchi / Japon / 1h50 / Festival de Cannes 2026 – Compétition officielle.