La Corde au cou

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Après le Mastermind de Kelly Reichardt et son loser attendrissant, puni d’avoir voulu jouer le jeu du modèle américain ; après le Marty Mauser de Josh Safdie (Marty Supreme, 2026), autre perdant plus flamboyant qui apprend à ses dépens que sous le vernis méritocratique de son pays, le talent ne fonde pas la réussite ; voici que Gus Van Sant dégaine à son tour son loser à lui : Tony Kiritsis (Bill Skarsgård). Troisième loser de l’année, année rétro, pour les auteurs américains hantés par le Nouvel Hollywood. Symptôme conjoint d’un épuisement et d’un désir de retourner peut-être à ce qui fut un nouvel âge d’or du cinéma US, ou signe d’un sentiment d’anomie au pays de l’Oncle Sam, rappelant les heures inquiètes et désenchantées des Seventies, que revisite La Corde au cou.

Comme Un Après-midi de chien (Sydney Lumet, 1975), référence immanquable ici, le film s’empare d’un fait divers qui défraye la chronique et surexcite la télé en 1977 : la prise d’otage par Tony Kiritsis de Richard Hall (Dacre Montgomery), fils de M.L. Hall (Al Pacino), un courtier d’assurance que Kiritsis accuse de l’avoir escroqué en dissuadant des commerçants d’investir sur un terrain qu’il espérait aménager en centre commercial, afin de se l’approprier. Les revendications de Kiritsis : cinq millions de dollars et des excuses. Autant que le conflit de classes que reflète l’événement, Gus Van Sant s’intéresse, ainsi que Lumet avant lui, au traitement médiatique de l’affaire. À peine Kiritsis sort-il des bureaux de M.L. Hall que l’image s’arrête furtivement, référant aux photographies prises in situ. Régulièrement, le cinéaste substitue aux images de cinéma des images télévisuelles, qui renvoient aux archives authentiques et cristallisent avec elles. Procédé dont on ne saurait saisir tout à fait la pertinence, outre qu’elles nous distancient de l’action en cours. Une action qui, se réalisant, devient simultanément une archive.

L’empiétement des prises de vue télévisées sur la réalité diégétique participe d’un écart entre l’emprise que Kiritsis pense retrouver sur sa vie et la réalité de sa condition. Une emprise illusoire corrélée par l’absence de tension et de suspense, alors même que l’argument du film augurait du contraire. La légèreté de ton, les écarts qu’induisent des musiques sexy ou guillerettes enveloppant des moments de gravité, racontent en creux la vanité de l’entreprise de Kiritsis, perdue d’avance. Pas de suspense, pas réellement d’action, car l’employé lésé, objet d’un spectacle, n’agit pas sur l’ordre du monde. M.L. Hall, cul vissé sur son fauteuil, doigt pointé sur son poste, le signale, railleur : le criminel a la larme à l’œil, tandis que son fils, la victime, reste stoïque. Paradoxe éclairant du film, qui rive les dominants à l’impotence – les Hall – et voue le dominé au mouvement, à l’agitation, la gesticulation.

Bien que formellement sommaire et assez maniéré dans son dispositif, La Corde au cou a ceci d’original qu’il offre un thriller sous basse tension qui subvertit l’enjeu de la prise d’otage, où l’inversion apparente du rapport de force ne déplace, en vérité, aucun statut. Où l’impotent, tacitement, agit, et l’agissant pâtit : parce que M.L. Hall est sûr de sa toute puissance, de sa domination sociale, il reste bien assis. Une posture d’autant plus chargée symboliquement quand on se rappelle le même Al Pacino, remuant dans tous les sens devant la caméra de Lumet, sous les traits de l’anonyme Sonny Wortzik, prolétaire homosexuel, vétéran du Vietnam.

Anti-héros tendance Nouvel Hollywood, Kiritsis est aussi, le film l’assène assez, un simili héros de Western. Jouant au cow-boy dans son salon, apostrophant l’image de John Wayne, qu’il ne peut concurrencer. Ce qui justifie, mise à part l’incapacité notoire du cinéma américain à filmer des corps ordinaires, le choix de Bill Skarsgård, et sa stature élancée, pour incarner le vrai criminel. S’il espère obtenir justice, un dédommagement financier en plus d’une immunité judiciaire, c’est parce qu’il s’imagine que l’Amérique du cinéma est conforme à l’Amérique réelle. Comme Marty Mauser s’arroge toutes les prétentions et les impudences au nom de ce que la nation lui promet, Kiritsis et sa haute idée d’une société démocratique, fondée sur le respect de la parole donnée, indulgente à l’égard d’une violence déterminée par une cause juste, se heurtent non seulement à l’état de droit, mais aussi à un système sourd aux iniquités sociales. Victime d’escroquerie, il apparaît surtout victime d’un vaste mensonge culturel fabriqué par le capitalisme. Pensant trouver un soutien auprès de l’animateur radio Fred Temple (Colman Domingo), voix (suave) d’Indianapolis, qui évoque le présentateur Super Soul de Vanishing Point (Richard C. Sarafian, 1971) qui guidait le néo cow-boy Kowalski dans sa folle fuite, ce dernier, cette fois, n’offre à Kiritsis qu’un soutien de façade. Car si l’afro-américain figure a priori en tête des laissés pour compte, Temple n’en reste pas moins un bourgeois. Les intérêts de classe priment sur l’intérêt moral.

Par-delà sa démence ou sa relative idiotie présumées, Kiritsis aurait au moins partiellement compris l’arme de construction massive que représentent les images en voulant braquer la télé, et remplacer John Wayne. En achevant son film sur une archive montrant le vrai preneur d’otage préoccupé seulement d’apparaître face aux caméras, Gus Van Sant amoindrit cependant la force politique de son film. Une aussi franche ironie jette davantage la confusion qu’elle ne complexifie le regard du cinéaste sur son personnage. La réflexion porterait donc essentiellement sur ce que les médias façonnent, fidèlement à l’intérêt constant du cinéaste pour les images. Réflexion pas très inédite ni très féconde dans le contexte des années 70, alors que c’est aujourd’hui, plus que jamais, que le flux médiatique informe et transforme le réel.

La Corde au cou / de Gus Van Sant / Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Colman Domingo, Al Pacino / U.S.A / 1h45 / Sortie le 15 avril 2026.

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