« Pas de dimanche sans macchabée. » Prononcée par un pistolero, la phrase porte le poids de la tragédie qui voit deux familles rivales s’entretuer de génération en génération dans le village côtier de Santa Bibiana, au Mexique. Tout est parti d’une querelle de fermiers : parce qu’un Anguiano peste contre le bétail qui empiète sur ses terres, un Menchaca décide de le refroidir et déclenche ainsi un cycle de violence meurtrière sans fin.
Déterminés que nous sommes par des normes ou des pratiques sociales et communautaires bien ancrées, impossible d’échapper à la tradition immuable de la communauté cinéphile : le top annuel. Alors que l’an 2025 est en voie de s’éteindre, rallumons le un peu, à l’aune des quelques films qui auront marqué notre rédaction. L’année dernière, c’est La Zone d’intérêt qui fut l’événement incontesté. Cette fois, pas un choc partagé, mais quatre œuvres plébiscitées : Une bataille après l’autre, film d’action qu’on n’attendait pas de la part de Paul Thomas Anderson, L’Aventura de Sophie Letourneur, qui confirme son statut d’ovni dans le ciel du cinéma mondial, L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho, errance brésilienne, tortueuse et colorée de Wagner Moura, et surtout le documentaire sidérant d’Albert Serra, Tardes de soledad, dont la radicalité, bien qu’éprouvante voire dérangeante, aura au moins eu le mérite d’accomplir ce que le cinéma désormais semble accomplir si peu : donner à voir des images neuves, qui ne soient pas des images d’images. Des images de la même trempe que celles dont parlait l’écrivain Jean Cayrol, collaborateur de Nuit et Brouillard, lorsqu’il disait que « l’image devient un art quand elle nous impose un regard auquel nous ne nous habituons pas ». Peut-être l’année 2026 nous en offrira-t-elle. Nous l’espérons.
Il était temps qu’un distributeur se décide à restaurer La Forteresse noire, second film de Michael Mann demeuré invisible dans des conditions décentes depuis sa sortie initiale en 1983. Rescapé des ténèbres par Carlotta, le long-métrage nous parvient comme un artefact maudit, un objet précédé par sa légende que l’on découvre avec un mélange d’excitation et de crainte. Et pour cause : sa longue absence du catalogue mannien n’a-t-elle pas été en réalité une aubaine pour les exégètes de l’œuvre du cinéaste, bien plus à l’aise dans leur office une fois dispensé·es de la tâche ardue d’y rattacher cette note dissonante ?
« S’il est une tentation à laquelle aucun cinéphile ne résiste jamais, c’est bien celle de la liste. La liste est le nom de sa maladie ». Qui d’autre mieux que Serge Daney pour justifier cette manie de la liste, du top annuel, qui nous atteint au même degré que nos confrères ? Alors qu’une nouvelle année commence, qu’on espère riche en grands films (quart de siècle oblige), nos rédacteurs se sont attelés au classement de leurs coups de cœur de 2024, du plus au moins chéri. Comme il n’est pas aisé de se distinguer, beaucoup de films cités l’ont été par la plupart des rédactions spécialisées, tels Miséricorde, Le Mal n’existe pas, May December et bien sûr La Zone d’intérêt, dont les innombrables occurrences confirment son statut d’événement. Quelques œuvres moins commentées se sont toutefois frayées un chemin, on en sait gré à nos auteurs, comme Knit’s Island, Universal Theory, The Sweet East ou les amples et impressionnants Jeunesse ou Eurêka. Et au milieu de tout ça, la présence des clivants Mégalopolis et The Substance, signes d’une année que beaucoup ont jugée au mieux bigarrée, mais non moins audacieuse. Aventureuse. De bon augure, qui sait, pour le cinéma, alors qu’on se réjouit quoiqu’il en soit de voir la fréquentation des salles reprendre quelques couleurs.
Un peu de sang et de sexe. Ou comment nous réchauffer par temps glacé au sortir de ces fêtes de Noël, aux sapins lumineux ornés avec un goût douteux, aux réunions de familles gloutonnes et interminables. Finis le père noël et ses lutins mignons, place aux vampires et à leurs crocs avides, alors que Nosferatu version Robert Eggers est en salles depuis mercredi.
Qui dit nouvelle année dit certes «Bonne année !» mais surtout, top ciné de l’année qui vient de se terminer, dans les feux de champagne ou de rhum à dix balles, et peut-être pour nous cinéphiles dans quelques ultimes pépites filmiques. Des beaux films, 2023 en a eu son lot : en figure de proue (cocorico !) Anatomie d’une chute qui remporte La Palme d’Or et un succès mérité auprès des spectateurs. Outre le film de Justine Triet, 2023 marque aussi une année à vocation végétale puisque Les Feuilles mortes d’Aki Kaurismäki et Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan, s’octroient, eux aussi, des places de choix dans les tops de l’année (le constat écologique de la communauté cinéphile ?). Mais si les classements de chaque année en disent long sur l’état du monde et plus encore sur l’état de l’industrie filmique et de ses dynamiques (on notera l’écrasante omniprésence des films de la programmation Cannoise, plus qu’aucun autre festival), ils reflètent surtout la cinéphilie de leur auteur. Donc, les tops : tradition frivole et quelque peu surannée ? Sans doute. Mais l’occasion aussi de rattraper quelques rendez-vous manqués et de défendre une dernière fois les coups de cœur de la rédaction classés ici de 1 à 10, du plus au moins favori. Bonus : étant donné qu’en plus d’être subjectif, il s’agit là d’un exercice particulièrement restrictif (pour ne pas dire frustrant), la rédaction vous propose, en parallèle de ses dix films préférés de 2023, deux mentions spéciales. La première, pour le meilleur film de patrimoine, ressorti cette année, et la seconde, pour une œuvre non distribuée en France – c’est à dire que nous avons découvert cette année en arpentant les salles calfeutrées des projections de presse parisiennes ou les Palais de divers Festivals européens – et dont nous vous recommandons chaudement de guetter l’éventuelle sortie au cinéma !
Un an après l’errance de deux solitaires dans Alice dans les villes, Wim Wenders retrouvait celui qui deviendra son acteur fétiche, le blond taciturne et séduisant Rudiger Vögler, dans Faux mouvement, nouveau road movie cette fois-ci en couleurs mais autrement plus grisâtre dans le ton, épaississant un style et un univers fondés sur le sentiment postmoderne de l’épuisement et celui romantique du désenchantement, sources d’un besoin immodéré de mouvement.
Les meilleurs documentaires de Wim Wenders s’étaient jusque-là appliqués à admirer les artistes par leur absence (Tokyo-ga, dans lequel il partait sur les traces de Yasujirō Ozu ; Pina, hommage des danseurs à leur ancienne chorégraphe Pina Bausch) ou leur disparition prochaine (le sublime Nick’s Movie, filmant les derniers jours du réalisateur Nicholas Ray). Anselm prolonge en cela la rupture entamée avec Le sel de la Terre puisqu’en filmant son ami, l’artiste plasticien Anselm Kiefer, Wenders s’accompagne de nouveaux enjeux : comment retranscrire par images la vie et l’œuvre d’un créateur toujours en activité ?
La première séquence d’Alice dans les villes s’ouvre sur un avion qui plane dans le ciel, métaphore du voyage que vont entreprendre le protagoniste, un photographe et journaliste esseulé, et une petite fille, Alice, laissée pour compte par sa mère, rencontrée à l’aéroport, et remise aux mains de Phillip. La caméra pivote et nous retrouvons Phillip, appareil photo en main, prendre un cliché de la mer, la mer qui rappelle la mère, le point final de l’aventure.
Atlantic City, ville balnéaire située sur la côte atlantique du New Jersey, est réputée pour ses nombreux casinos, là où travaille justement Sally, dans un bar à huitres. C’est une jeune femme qui, tous les soirs, sous l’œil voyeur de son voisin de palier, se badigeonne le corps avec du citron pour retirer l’odeur de poissons et de crustacés qui colle à sa peau.