Combien de temps faut-il pour apprendre à regarder autrement au cinéma ? À en croire la méthode Koberidze, trois heures suffisent pour défaire les automatismes de la perception, et rendre au regard une disponibilité que les habitudes spectatorielles avaient jusqu’ici émoussée, au point de quitter la salle les yeux aussi renouvelés que discrètement embués par la beauté plastique du film.
Werner Herzog a déjà pu flirter avec une manière National Geographic du documentaire. Dans Jag Mandir, film de commande pour la télévision, ou encore The White Diamond sur une expédition en ballon dirigeable. Voir son nom associé à la chaîne distribuée par Walt Disney sur l’affiche de Ghost Elephants ne surprend donc pas tant, mais laissait craindre un appauvrissement de son regard et de sa forme. Leur standardisation doublée d’une exotisation, lui qui s’en est toujours habilement préservé. N’en déplaise à ceux qui persistent à lui faire ce procès.
Face aux chutes du Niagara, baignés par la blancheur cristalline du clair de lune, Lee Leander (Barbara Stanwyck) et le procureur Jack Sargent (Fred MacMurray) s’entretiennent une dernière fois. Il lui explique qu’elle peut demeurer au Canada pour échapper à la justice américaine et au procès qui l’attend, mais elle refuse cette échappatoire. À court d’arguments, Lee lui glisse alors : “You know I love you, don’t you ?” Une heure plus tôt, ces mots auraient paru inconcevables dans la bouche du procureur, bien décidé à faire emprisonner la jeune femme pour un vol à la tire. Désormais, ils s’imposent pourtant avec une évidence presque miraculeuse ; de ces miracles dont seuls les grands crus du classicisme hollywoodien ont le secret.
“J’ai drôlement faim.” La réplique, lancée nonchalamment par Jacquie (Jacqueline Vandal), assise sur un muret auprès de son amant Pierre (Pierre Barouh), cache sous son apparente banalité un incipit révélateur. D’appétit, il en sera souvent question dans La Dérive, premier long métrage de Paula Delsol, sorti en 1964. Il renvoie d’abord, quelques instants plus tard, au foyer familial et aux habitudes systémiques dont Jacquie cherche à s’affranchir, mais annonce aussi une faim plus fondamentale : celle du désir, sous ses multiples formes, qui traversera et structurera l’ensemble du film.
C’est une petite ville au nord de Lisbonne. On y arrive par train et s’y déplace en voiture. Un soir d’hiver, Bruno (Sérgio Coragem) attend sa cousine Laura (Anna Vilaça) à la gare d’Entroncamento. Elle y débarque assise à l’arrière du train, le regard froid, des balafres sur le visage et des bleus dans le dos. Bruno vit seul. Sa fille, encore très jeune, lui rend visite les week-ends. Son ancienne femme, Nádia (Cleo Diára), partage sa vie avec Virgílio (Henrique Barbosa), un dealeur que l’on a arnaqué et qui cherche à sauver son honneur. En voiture ou à pied, seul ou en groupe, tous ces personnages arpentent les rues nocturnes de cette petite ville en quête d’un argent qui manque inlassablement.
Après plus d’un siècle d’existence, le cinéma a profondément modifié les conditions de son propre regard. L’expérience du spectateur, autrefois traversée par une forme d’émerveillement presque mystique, s’est progressivement transformée en un exercice de décodage, dont le langage, à force de jaillir des mêmes conventions, est désormais perméable. Spectateurs et cinéastes, nourris par une consommation incessante d’images, évoluent désormais dans un univers largement autoréférentiel : le septième art évolue en vase clos, s’autocite à tout bout de champ, accumulant références, hommages et jeux d’échos interfilmiques. Dans ce paysage saturé, voir un film qui détonne est devenu denrée rare.
On le sait, saison estivale et cinéma d’horreur ont toujours fait bon ménage. Mais cette année aura vu naître un curieux phénomène : sortis à quelques semaines d’écart, Obsession et Backrooms cumulent près de 700 millions au box-office mondial. Réalisés respectivement par Curry Barker (27 ans) et Kane Parsons (21 ans), les deux films renouvellent brillamment le genre horrifique. Pourquoi et, surtout, comment ?
Deux appendices. Dans la nuit du 5 au 6 juin, du 19 au 25 août 1944, sur les plages normandes et à Paris, le débarquement, la libération (quelques secondes dans la temporalité du film) ; deux perforations dans le temps et dans le régime des images. Aux reconstitutions grandiloquentes qui jonchent le film (la guerre du Désert, la création du CNR, les déclamations de De Gaulle, …), Baudry se retire pour l’archive. Aux visages d’acteurs et d’actrices célèbres se substituent l’anonymat d’une foule, d’un regard pris dans l’Histoire. Au passé recomposé, le présent reprend ses droits. Pourquoi cette soudaine modestie de la part du réalisateur ? Lui qui semblait jusqu’ici tant croire en ses images, s’est-il pris de remords moral face à la puissance de l’archive, à l’impossibilité de remettre en scène l’horreur de la guerre ? Troublantes comme toutes archives, elles n’interrogent que très peu de temps nos yeux alors habitués à la rigidité des cadres de Baudry, à la droiture du corps d’Abkarian. Elles s’évaporent subitement dans le montage, se diluent dans les images et perdent de leur superbe – exemplairement, dans un montage alterné, Anamaria Vartolomei courra comme couraient ces Parisiens, pris dans l’instantané d’une joie qui ne pouvait s’exprimer que dans un balancement des jambes effréné.
Dans Obsession, Curry Barker (27 ans) s’empare d’un sujet qui agite sa génération et celles d’après : les relations toxiques. Bear est fou amoureux de Nikki mais n’ose lui avouer. Lorsque, dans un magasin un peu ésotérique, il met la main sur un objet capable d’exaucer son vœu le plus cher, il souhaite que Nikki l’aime plus que tout au monde…
On pensait les jouets les plus célèbres d’Hollywood définitivement remisés au grenier, mais c’est bien mal connaître la propension de la firme aux grandes oreilles pour les adieux à rallonge. En 2019, Toy Story 4 s’achevait par la séparation douce-amère de Woody et ses ami·es : acceptant son statut de relique, le cow-boy décidait de laisser son enfant s’enticher d’autres que lui pour aller s’occuper de vieux jouets abandonnés. Tout un symbole. Ce cinquième volet s’ouvre là où se terminait le précédent : alors que Jessie, promue shérif et secondée par Buzz, veille désormais sur la joyeuse troupe de joujoux, les parents de la petite Bonnie ont le malheur d’introduire dans le quotidien de leur fille un tablette connectée qui, très vite, accapare toute son attention. À nouveau, la menace du placard guette nos héro·ïnes.