Curieux objet que ce Burgundy, fruit d’un patient travail d’immersion des réalisateurs étasuniens Michael Dweck et Gregory Kershaw dans le terroir bourguignon. Dressant le portrait d’une communauté gravitant autour de la passion du vin, le long-métrage se situe dans un état intermédiaire assez passionnant entre fascination et satire.
La délocalisation a parfois du bon : en troquant ses plages du nord pour celles du sud de la France, Bruno Dumont insuffle une vitalité nouvelle à son cinéma, tout en revenant à l’enfance de l’art. Tout commence d’ailleurs par le passage d’un train sur un viaduc, évocation d’une vue Lumière originelle, qui place les aventures des gamin·es en contrebas sous les hospices d’un ravissement esthétique primitif. C’est ce que donne à ressentir l’emploi quasi-systématique d’un très grande angle et d’une caméra portée, langage inhabituel chez Dumont : coller au plus près des visages étranges de ces têtes blondes, attraper leurs déplacements imprévisibles, les yeux grands ouverts pour tout embrasser.
Durant l’été 1962, Hitchcock et Truffaut, qu’une table sépare, discutent de cinéma. Le vieux maître anglais définit sa notion du suspense, qu’il oppose à la surprise. Le suspense, dit-il, c’est lorsque sous cette même table où se tient la conversation se cache une bombe et, chose importante, le public le sait. Devenue l’adage d’une certaine éthique du cinéma, celle du spectateur dirigé mais actif, c’est cette idée qui est au cœur de La chaleur. Marouane, jeune adolescent de 17 ans, subit ses vacances au camping. Trop jeune pour avoir confiance en lui, trop vieux pour rester avec ses parents, il erre lors des dernières heures qui le séparent de son départ – le tant attendu retour à la maison. Mais le dernier soir, Oscar, un jeune très sûr de lui, le prend à partie dans un coin du camping. Une bagarre éclate. Marouane, pourtant plus frêle, fait chavirer le corps d’Oscar qui s’écrase sur le sol. Le jeune adolescent qui se retrouve lié à cette mort malgré lui (c’est Oscar qui est à l’origine de la bagarre), cache le corps sous le sable à l’abri des regards. Mais le corps (la bombe hitchcockienne) risque d’exploser alors qu’une tempête s’annonce, menaçant de balayer le sable. Loin d’Hitchcock cette fois-ci, Marouane n’est pas de ceux qui font du meurtre un art, il n’est qu’un adolescent en construction qui, alors qu’il cherche la sienne, fait perdre la vie à un autre.
Anthony John brille sur les scènes de Broadway. Dernièrement, il n’accepte plus que les rôles comiques, conscient de la façon dont jouer la tragédie pourrait affecter sa vie privée. Mais lorsque son agent lui propose d’interpréter Othello, Anthony ne peut refuser…
On le sait, saison estivale et cinéma d’horreur ont toujours fait bon ménage. Mais cette année aura vu naître un curieux phénomène : sortis à quelques semaines d’écart, Obsession et Backrooms cumulent près de 700 millions au box-office mondial. Réalisés respectivement par Curry Barker (27 ans) et Kane Parsons (21 ans), les deux films renouvellent brillamment le genre horrifique. Pourquoi et, surtout, comment ?
Qu’est-ce qu’un réalisateur culte ? Quelqu’un dont les films ont eu peu de succès mais dont quelques fans attendent la suite des productions avec impatience. Dans cette définition proposée par la protagoniste d’Autofiction, Pedro Almodóvar pose une question sous-jacente. Que pouvons-nous encore attendre de lui ? Au-delà de l’aspect particulièrement nombriliste de cette interrogation, le succès du réalisateur est solide, comme en témoigne la présence du film en compétition officielle à Cannes. L’inspiration, elle, se ferait plus rare, si bien que la réalité devient un étonnant objet d’intérêt, ou que le cinéaste ne pourrait filmer qu’à travers ses propres réminiscences.
Après Rien à foutre, Emmanuel Marre reprend une esthétique et un style de dialogue similaires, mais les applique plus méthodiquement à un sujet aux enjeux immenses.
Un hasard, heureux ou non, fait coïncider la sortie d’Affection Affection de quelques semaines avec les élections municipales. Sur les écrans, les petits, il aura été question, entre autres, de problèmes locaux à échelles moindres que celles d’une nation. Dans un délire sécuritaire, les caméras de surveillance auront agité de nombreux débats. Faut-il les doubler, les tripler, les implanter à chaque coin de rue ? Affection Affection nous rappelle qu’avant de nous surveiller, les caméras nous captaient – acte parfois autoritaire, certes, mais potentiellement poétique. Dans un petit village du Var, Géraldine (Agathe Bonitzer) – G pour ses proches – travaille à la mairie. Une fille disparaît (la fille du maire, le compagnon de G) et une femme refait surface avant de s’évaporer (la mère de G). Alors que les caméras ont posé leurs yeux sur tout le village, aucun signe rationnel ne vient expliquer ces événements. Il reste à G de fouiller dans sa sensibilité.
Lucrecia Martel se fait rare. Cinq longs-métrages en vingt-cinq ans, c’est peu. Figure de proue du cinéma argentin post crise économique (de 1998 à 2002, l’Argentine a connu une intense crise économique dont elle ne s’est jamais complètement remise), c’est ce pays qu’elle analysa œuvre après œuvre. Avec l’ambiguïté des grands cinéastes, ses films n’ont jamais pris activement position dans le champ politique. Certes, Martel choisit ses sujets – éducation religieuse, bourgeoisie, colonisation, patriarcat – mais elle s’arrête au constat. Alors, Nuestra Tierra peut effrayer. La cinéaste argentine aurait-elle délaissé sa si belle forme pour un fond, non moins beau, au profit d’un message et non d’une émotion. Le projet remonte aux années 2000. Lorsque Javier Chocobar, leader d’une communauté autochtone, meurt sous les balles de trois hommes blancs. Une décennie de manifestations permettront à un procès d’aboutir, menant à la condamnation des trois hommes.
Dans le cinéma de Ildikó Enyedi, la nature ne se contente jamais d’être un simple décor. Eelle respire, observe et parfois même elle rêve. Son nouveau film, Silent Friend, prolonge cette intuition poétique selon laquelle la réalité est traversée de correspondances secrètes où les frontières entre les règnes du vivant se troublent. Après les cerfs nocturnes de Corps et âmes qui réunissaient deux âmes humaines dans un rêve partagé, ce n’est plus l’animal mais l’arbre qui devient médiateur. L’ami silencieux est un ginkgo biloba séculaire planté au cœur d’un jardin botanique allemand autour duquel se déploient trois récits situés à différentes époques.