
Produit par Alex Coco, déjà derrière Red Rocket (Sean Baker, 2021), The Sweet East (Sean Price Williams, 2023) et Anora (Sean Baker, 2024), Club Kid confirme un récent regain de vitalité du cinéma indépendant américain. Il marque aussi le passage au long-métrage de Jordan Firstman (également acteur, il assure ici le rôle principal), qui se distingue d’une partie de ses contemporains par une forme de croyance dans le récit traditionnel et une mise en scène héritée du cinéma classique. Plus proche de Sean Baker, donc, que de Tyler Taormina, Sean Price Williams ou Carson Lund, disons.
L’histoire aurait tout à fait eu sa place dans un mélo populaire des 1980’s type Kramer contre Kramer (Robert Benton, 1980) : organisateur de soirées, Peter consume sa vie dans les excès, et se retrouve du jour au lendemain à devoir s’occuper d’Arlo, un fils de dix ans dont il ignorait l’existence. La réussite de Club Kid tient alors à ce qui l’éloigne du conservatisme qu’un tel synopsis pourrait laisser présager, à commencer par son ancrage dans le milieu queer. Lui-même membre de la communauté, Jordan Firstman peint un portrait vibrant et précis de la scène underground queer new yorkaise. Tournant dans d’authentiques soirées, il profite des personnalités hautes en couleurs de plusieurs de ses membres, dont Miss Benny, youtubeuse et chanteuse, et Saturn Risin9, performeuse et DJ, dans des rôles sur mesure. “Vous êtes trans ?”, demande Alro, en rencontrant les amis de son père. Face à leurs mines décontenancées, il enchaîne : “C’est cool, j’aime les dolls.”
Film résolument ancré dans son époque, Club Kid puise également sa subversion dans la chronique d’une relation père-fils basée sur la vulnérabilité et la confiance. Cabossés par la vie, Peter, perdu dans les paradis artificiels, et Arlo, orphelin d’une mère suicidée, apprennent autant l’un de l’autre et trouvent en ce lien fragile une raison d’aller de l’avant. Le découpage de Firstman, véloce et hypnotique dans les nuits festives de la première partie, décélère à mesure qu’ils s’attachent. Le cinéaste fait alors droit à la parole, notamment lors d’une très belle scène de confidence sur l’oreiller : passant délicatement du visage de Peter à celui d’Arlo en refusant la coupe, la caméra devient le témoin discret de leurs douleurs les plus vives.
Héritier d’une tradition mélodramatique aux émotion saillantes, le réalisateur américain cultive les contrastes : l’humour détonnant, servies par des répliques bien senties et des personnages secondaires hilarants – tout particulièrement, Nicky, colocataire de Peter et aspirant philosophe –, s’invite toujours au cœur des scènes les plus déchirantes. Les spectateur·ices sont ainsi maintenu·es dans un état de fébrilité permanente qui reflète la sensibilité du binôme Jordan Firstman/Reggie Absolom, dont l’alchimie merveilleuse est l’un des plus grands accomplissements du film. C’est en cultivant cette empathie radicale pour ses personnages – y compris les moins aimables – que le cinéaste parvient à prendre son public par la main. Sans rien édulcorer des circonstances qui menacent sérieusement l’existence de cette relation – Peter est toxicomane, dealer, sans réelles ressources, et Arlo n’a qu’un visa touristique –, il l’aide à croire avec lui coûte que coûte à la vérité de leur amour mutuel, avec une application et une ferveur difficilement résistibles.
Club Kid / de Jordan Firstman/ Jordan Firstman, Cara Delevingne, Diego Calva / U. S. A. / 2h02 / San Sebastián International Film Festival 2026 – Perlak.
