Moulin

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© Studio TF1

Alors qu’il vient d’atterrir sous la torpeur nocturne, le Jean Moulin de Gilles Lellouch partage sa crainte, à chaque parachutage, d’y laisser la peau. Curieuse entrée en matière pour le grand héros de la Résistance panthéonisé ; et donc matière à nous mettre sous la dent puisqu’elle nous met la puce à l’oreille quant à ce qui a pu piquer László Nemes pour l’inciter à reconstituer les derniers instants de sa vie à la Gestapo de Lyon puis à la prison de Montluc, où ils subit la torture de l’infâme Klaus Barbie.

Vite expédiée dans une séquence lourdement explicative, les conditions de l’unification des réseaux de résistance n’intéresse pas Nemes. La conférence de presse et les mots malheureux de Gilles Lellouche à Cannes ne mentaient pas : ni la politique, ni l’histoire, ne semblent concerner Moulin. On pourra le regretter mais néanmoins reconnaître ici un parti pris. Un parti pris inattendu : filmer la résistance concrète d’un corps et d’une conscience à tout ce qui, a priori, devrait les faire ployer. Filmer le face à face entre le chef de la Résistance et son bourreau, qui ne se manifeste jamais tout à fait comme tel, Gilles Lellouche composant un Jean Moulin surtout taiseux et raide, qui incarne presque stricto sensu la résistance – en latin sistere signifie « se tenir debout » – tandis que le sidérant Lars Eidinger use, en plus de sévices de toutes sortes, des perversions du langage.

L’opposition n’en prend pas pleinement les atours, l’un s’efforçant essentiellement à contourner ou à endurer les assauts de l’autre, et la violence physique, grâce à Dieu, se montre souvent de biais ou de loin, voire s’élide. Parler de torture porn pour disqualifier le film friserait la mauvaise foi, on en voudra pour preuve ce plan cauchemardesque digne de Orange mécanique où l’un des tortionnaires de Barbie contraint le supplicié à regarder l’horreur que l’absence de contre-champ maintient dans l’infilmable. Mais alors qu’y a-t-il donc à voir dans Moulin ? Peut-être l’érection de l’individu en martyr davantage qu’en héros. Nemes prend soin de ne rien épiciser, comme de ne rien exalter des qualités singulières de son personnage. C’est le propre du martyr que de se distinguer seulement par l’ampleur de son pâtir, contrairement au héros, distinct par ses actions. Peindre le martyr d’un homme, ce serait l’intention de Nemes, qui laisse plutôt songeur. Un geste au diapason de l’extrême picturalité d’un film qui joue complaisamment de l’expressivité d’une pénombre connotant la clandestinité d’une vie secrète et traquée, ainsi que l’état d’une France plongée dans une longue nuit, et qui n’attend que le jour.

Au creux de cette martyrologie et de l’obscurité, se tapit toutefois le nébuleux mystère de Moulin que Nemes tente de regarder. Il se loge entre la peur de Jean Moulin, maintes fois répétées, la peur de flancher, de trahir, de n’être pas assez fort, et ce qui adviendra réellement : alors qu’il n’y croyait pas lui-même, l’homme tiendra. Si cette peur de céder montre une certaine finesse psychologique, car personne en effet ne saurait prévoir ce qui relève de l’impensable, elle nous rappelle surtout l’étendue invisible et vertigineuse des possibilités humaines. La caméra de Nemes, braquée souvent sur le visage stoïque de Lellouche, évoque un œil butant contre cette surface qui recouvre ces parts dérobées de l’être. Jamais Moulin n’élucidera le mystère de cette résistance de l’homme. Son endurance ne s’enracine dans aucune de ses qualités, elle ne s’explique pas. C’est l’intelligence notable du film. Jean Moulin se rapproche là, en effet, d’une figure de martyr. En tant que rien en l’homme n’était extraordinaire. Ce furent des contingences, barbares, qui engendrèrent l’exceptionnel.

Moulin / de László Nemes / Avec Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin / France / 2h14 / Sortie le 28 octobre 2026.

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