
Récit d’apprentissage situé dans la France des années 1980, Le Corset dresse avec délicatesse le portrait conjoint d’un enfant hors-cadre et d’un monde rural en plein déclassement. Si le film n’échappe pas à certaines facilités d’écriture, il convainc toutefois par la cohérence de sa mise en scène, sensible à la beauté mystique de la nature.
De loin, le troisième film de Louis Clichy (co-réalisateur de deux Astérix avec Alexandre Astier) a de quoi faire un peu peur : en mêlant une chronique de la vie paysanne à un portrait d’adolescent, le film s’inscrit dans deux des registres les plus balisés de la fiction française contemporaine. Les difficultés économiques d’une famille d’agriculteurs de la Beauce, contrainte de pratiquer la monoculture et de planter des « semences expérimentales » pour préserver son exploitation, y font écho au parcours de Christophe, enfant qu’on qualifiera pudiquement d’atypique. Dès la première scène, sous l’œil d’un photographe scolaire, le gamin peine à rester en place : s’il sort en permanence du cadre (de l’image et de l’institution), c’est qu’il est en réalité atteint d’une scoliose sévère, qui le fait tomber par terre sans qu’il ne s’en rende compte. Entrer dans l’adolescence reviendra pour lui à accepter sa propre différence : obligé de revêtir un corset en métal très contraignant, il est surnommé « RoboCop » par ses camarades et se trouve abandonné par une école aveugle à ses difficultés. Tourments intimes et destin social s’entremêlent lorsque Christophe constate que son père, paysan taiseux, ne surmonte pas sa déception devant ce fils inapte, lui qui rêvait d’un garçon fort comme un bœuf pour l’aider aux travaux des champs. Le héros trouve toutefois son salut dans l’affirmation de sa propre singularité : d’abord, en se prenant de passion pour l’orgue d’Église, un instrument jugé ringard par ses pairs ; ensuite, en se rapprochant de Clara, une adolescente en rupture de ban avec qui il découvre les délices de la liberté.
Musique envoûtante, couchers de soleil aux teintes aquarellées, aplats de couleurs harmonieux : Le Corset paraît d’abord transposer sur le terrain de l’animation une tendance du cinéma d’auteur récent, consistant à redorer le blason de la campagne par de nouvelles images d’Épinal (cf. Vingt dieux de Louise Courvoisier). Pourtant, avec son esthétique de l’esquisse très Petit Nicolas, le film obéit à un autre parti pris, plus tenu. La délicatesse des décors (où les blancs de réserve le disputent aux rapides coups de pinceau) y restitue le point de vue d’un enfant en devenir, dont la perception reste lacunaire et pour qui l’adolescence demeure la grande inconnue. La composition des cadres et les lignes obliques qui occupent souvent l’arrière-plan (fils électriques, champs de blé, rais de lumière) viennent ainsi discrètement traduire, à intervalles réguliers, le regard « de biais » de Christophe sur le monde qui l’entoure. À ce jeu-là, le film n’est malheureusement pas toujours d’une grande subtilité. On pourra ainsi regretter qu’à plusieurs reprises, l’économie de mise en scène, fondée sur les détails, disparaisse au profit de visions fantasmatiques proches du réalisme magique, dans lesquelles Christophe s’imagine, comme il le dit lui-même, faire « pencher la ligne d’horizon », lorsqu’il brise la vis de son corset sous l’effet de la colère.
Si peu convaincantes qu’elles soient, ces séquences ont le mérite d’orienter le film dans une direction ouvertement fantastique (jamais le scénario ne tranchera sur leur nature), signalant une préoccupation métaphysique, sinon religieuse, qui distingue Le Corset du tout-venant de l’animation pour enfants. Dans un champ-contrechamp révélateur, Christophe trouve ainsi un peu de réconfort devant un Christ en croix, dont le corps se révèle aussi déformé que le sien. L’image, amusante, annonce moins un récit doloriste qu’elle ne souligne la tonalité élégiaque du film, renforcée par l’attention portée au spectacle de la nature. La scène finale, qui fait ainsi coïncider une moisson sous l’orage avec un concert de musique sacrée (le Requiem de Fauré), parvient à conférer une intensité inattendue au récit, en l’inscrivant dans la tradition de la pastorale mystique, dont L’Angélus de Jean-François Millet constituerait l’emblème. En passant du clavier de l’orgue au volant du tracteur, Christophe relie ainsi les différents aspects de son existence dans une alliance synthétique entre nature, art et technique : véritable homme-machine, Christophe semble trouver dans les tuyaux de l’orgue ou ceux de la moissonneuse-batteuse une sorte de prolongement de son propre corps bionique, jusqu’à ne faire plus qu’un avec l’univers environnant. À ce moment-là, le film accomplit son projet : celui de raconter comment un enfant au seuil de l’adolescence trouve enfin sa place dans le monde.
Le Corset / De Louis Clichy / Avec Gary Clichy, Alexandre Astier, Brune Moulin et Rod Paradot / 1h31 / Sortie le 14 octobre 2026
