
Lorsque sur les hauteurs des Alpes italiennes Erri De Luca, qu’une « immensité de temps » sépare de sa naissance, affirme que son unique propriété est le langage, il souligne l’aspect fondamental du cinéma de Charline Bourgeois-Tacquet. Dans ses films, le langage est un bien que certains possèdent (les écrivaines Frida et Émilie, un éditeur, une thésarde ; une certaine classe sociale en somme) et assènent (dans La vie d’une femme, Gabrielle dirige tout de sa voix, ses collègues, ses relations, ses opérations de chirurgie). Les autres, les laissés-pour-compte, n’ont pas voix au chapitre. Ils subissent le passage de personnages bulldozer (les héroïnes des deux long-métrages de Bourgeois-Tacquet se voient comparées à l’engin) et n’ont d’autres choix que de s’écarter. Alors lorsque Frida, après avoir observé le service de chirurgie de Gabrielle pour un projet de livre, lui déclame sa passion pour elle, la machine s’enraye.
Vertige de l’amour
Un soir, après son service, Gabrielle rentre chez elle avec un bouquet de fleurs dans les mains offert par Frida. Elle est au téléphone avec un collègue. Son conjoint débarque, un autre bouquet dans les mains. Trois temporalités de la vie de Gabrielle se mélangent : son travail, sa vie conjugale et celle, encore balbutiante, extra-conjugale. C’est dans ce constant balancement entre les différentes faces d’une vie que le film trouve sa force et son moteur comique. Le téléphone y joue une part importante. Il agit ici (comme il en est pour tout un chacun) comme une extension du corps ; une constante ouverture sur l’ailleurs et ses sollicitations. Gabrielle ne rate aucun appel. Alors, bien souvent, plusieurs conversations s’entremêlent entre interlocuteurs physiques et téléphoniques. Les quiproquos s’y multiplient et les oui et les non se croisent à la manière de La dame du vendredi de Hawks. C’est peut-être avec cette frénésie dans les dialogues que réussit le mieux Charline Bourgeois-Tacquet à saisir quelque chose de la réalité de son personnage. Mais ce rythme infernal, ce constant prolongement du professionnel vers l’intime finit par devenir trop générique. Et la spontanéité qui habitait les scènes perd de son charme.
Charline Bourgeois-Tacquet fait un cinéma de fantasmes et de projection sur l’autre. Frida en est l’incarnation. L’écrivaine ne semble vivre qu’au gré de ses désirs, alors que Gabrielle est engoncée dans sa réalité (aller au travail, régler des crises professionnelles et affectives). Frida, elle, plane sur son monde. Elle l’observe (en s’immergeant dans le service de chirurgie de Gabrielle, en s’installant chez Erri De Luca quelques jours), mais ne le pénètre pas. Jamais nous ne la verrons écrire (acte d’interprétation, de traduction du monde en langage ; de pénétration donc). Frida demeure ce fantasme dans la vie de Gabrielle qu’elle semble avoir habité comme un songe. Leurs scènes ont quelque chose du rêve : un ballet dans un appartement, une balade dans la solitude d’une montagne, l’exiguïté d’un lit où leurs corps s’entremêlent. Gabrielle, ne pouvant exécuter sa pulsion de contrôle (ce qu’elle appelle son pragmatisme), se retrouve perdue lorsque Frida lui échappe. C’est le même vide qui la saisit lorsque son adjoint démissionne. Par sa position sociale, Gabrielle avait pris l’habitude de diriger le corps des autres par son langage. Si La vie d’une femme est un portrait, c’est avant tout celui d’une classe sociale, avec son pouvoir et ses aveuglements ; dans sa recherche de désir. C’est en découvrant qu’elle ne peut contrôler Frida, l’objet de son désir, que Gabrielle est prise de vertige.
Cela se joue quelques années plus tard, lors d’un colloque à Turin. Gabrielle et son conjoint y croisent Frida et sa nouvelle compagne. Tous les quatre partent dîner. Se retrouvant seules, Frida et Gabrielle peuvent parler librement. Le vertige s’opère alors. Vertige pour Gabrielle de découvrir qu’une partie de sa vie, quelques années, s’est consacrée à la pensée quotidienne de Frida et de comprendre qu’inversement, pour l’écrivaine, elle n’est devenue qu’un souvenir réveillé par d’occasionnels incidents. Le film aurait pu alors plonger dans un pathos mais il n’en est rien. Gabrielle et son conjoint repartent. Il semble avoir saisit ce qui vient de la frapper. Dans les rues de Turin, il pose alors son bras autour d’elle et accepte la béance qui les sépare. Il aura donc fallu attendre la scène finale de ce film pour que la littéralité des dialogues s’efface finalement au profit de la simple présence de deux corps qui marchent côte à côte.
La vie d’une femme / De Charline Bourgeois-Tacquet / Avec Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling, Laurent Capelluto / 1h38/ France / Sortie le 9 septembre 2026.
