
Face aux chutes du Niagara, baignés par la blancheur cristalline du clair de lune, Lee Leander (Barbara Stanwyck) et le procureur Jack Sargent (Fred MacMurray) s’entretiennent une dernière fois. Il lui explique qu’elle peut demeurer au Canada pour échapper à la justice américaine et au procès qui l’attend, mais elle refuse cette échappatoire. À court d’arguments, Lee lui glisse alors : “You know I love you, don’t you ?” Une heure plus tôt, ces mots auraient paru inconcevables dans la bouche du procureur, bien décidé à faire emprisonner la jeune femme pour un vol à la tire. Désormais, ils s’imposent pourtant avec une évidence presque miraculeuse ; de ces miracles dont seuls les grands crus du classicisme hollywoodien ont le secret.
Mais cette déclaration est traversée d’une émotion plus trouble, difficile à circonscrire. C’est qu’entre-temps, Lee et Jack ont traversé l’Amérique, se sont mutuellement présentés leurs familles (plus ou moins heureuses) et, in fine, se sont embrassés un soir de réveillon, en se souhaitant la bonne année. Du moins est-ce ce que le spectateur est contraint de reconstituer, puisque la mise en scène s’est soigneusement gardée de nous faire entendre ce bref échange. Simple détail ? Sans doute pas. C’est peut-être au contraire dans ce type d’étrangetés que se loge la vraie magie de L’Aventure d’une nuit.
Magique n’est pourtant pas l’adjectif qui fut affilié au style de Mitchell Leisen, son réalisateur, bien souvent bafoué par ses pairs, que ce soit Billy Wilder (scénariste de trois de ses films – La Baronne de minuit, Éveille-toi mon amour et Par la porte d’or) ou encore Preston Sturges (scénariste de La Vie facile et du présent long-métrage), le premier lui reprochant son style “trop efféminé” et le second son mauvais goût de “décorateur d’intérieur”. Malgré leurs génies respectifs, Wilder et Sturges sont avant tout des cinéastes-scénaristes attachés aux possibilités du verbe. Ce même verbe, chez Leisen, disparaît ainsi sous un brouhaha festif et n’a en vérité que peu d’intérêt. Le “Bonne année”, vraisemblablement prononcé par Stanwyck et MacMurray, n’est qu’un accessoire parmi d’autres ; le faire entendre n’apporterait en vérité qu’un éclairage total sur l’instant. L’omettre, au contraire, ouvre une faille dans les conventions de la rom-com pour ramener l’attention vers ce qui, chez Leisen, prime avant tout sur beaucoup de ses contemporains : les visages et leurs affects.
Comme l’expliquait bien Thierry Jousse, “dans l’univers de Mitchell Leisen, tout est faux […], sauf les sentiments” (Thierry Jousse, « Vérités et Mensonges« , Cahiers du Cinéma n°422, juillet 1989). En les plaçant ainsi au premier plan, comme ciment même de sa forme, L’aventure d’une nuit se délivre par extension des genres auxquels il prétend s’attacher. Avec un ludisme adolescent, Leisen saute ainsi de film en film ; de la rom-com donc au film de procès, du film de procès au road-movie, du road-movie à la screwball comedy sous mode McCarey, de la screwball comedy au mélo vidorien. Cette porosité, plus qu’un geste fourre-tout, permet ainsi au film de trouver de la grâce par ces manquements (la réplique oubliée du Réveillon) comme par ses concisions. La scène des retrouvailles entre Lee et sa mère (Georgia Caine), pour ne citer qu’elle, n’en devient que plus bouleversante : elle gagne en intensité ce qu’elle abandonne de paroles inutiles, laissant aux visages le poids de mille non-dits et à la silhouette maternelle la forme discrète d’une tragédie en sourdine.
La mécanique du tribunal, qui ouvre le film et plane ensuite sur tout son déroulement comme une épée de Damoclès, révèle un dispositif actoral plus vaste, auquel le film tout entier se consacre. Sans constituer un simple prétexte – le procès permet en effet au film de déployer un regard acéré sur les rapports de classe -, il fonctionne avant tout comme moteur de jeu, que ce soit sur un mode comique – la plaidoirie inaugural de l’avocat de la défense, Francis X. O. Leary (Willard Robertson) – ou tragique, son compte à rebours poussant peu à peu à un délitement vers le mélo.
Derrière cet attachement aux sentiments, Leisen excelle ainsi dans l’art discret de les faire sans cesse évoluer de l’intérieur. Sous sa sobriété se cache une application toute entière à faire “juste ce qu’il faut”. Juste ce qu’il faut de psychologisation, pour que chacun des amoureux puissent se nourrir l’un de l’autre ; juste ce qu’il faut de romantisme, pour y laisser affleurer les plus beaux des non-dits ; juste ce qu’il faut de déterminisme conduire, sans insistance, à la mélancolie de l’épilogue. Tout ce qu’il faut, en somme, pour souscrire la forme à la variété des affects et leurs deux interprètes.
L’Aventure d’une nuit / de Mitchell Leisen / Avec Barbara Stanwyck, Fred MacMurray, Beulah Bondi, Elizabeth Patterson / U.S.A / 1h34 / FEMA La Rochelle 2026 – D’hier à Aujourd’hui