
La 35è édition de Côté Court s’est terminée en ce chaud mois de juin. Au programme : des films tout aussi chaleureux ! Parmi les sélections de courts-métrages inédits ou de patrimoine ; voici les coups de cœur de la rédaction !

Du soleil pour les gueux – Alain Guiraudie (Décadrage) :
Débuter le festival par une séance consacrée à deux courts-métrages d’Alain Guiraudie n’avait rien d’anodin. Les héros sont immortels et Du soleil pour les gueux, respectivement premier et quatrième films du cinéaste aveyronnais, témoignent déjà d’une même confiance dans les puissances du hors-champ. D’abord nécessité économique, liée aux moyens limités du format court, celui-ci devient chez Guiraudie un véritable principe esthétique.
Par la radicale simplicité de ce dispositif, Du soleil pour les gueux demeure encore aujourd’hui l’une des propositions les plus accomplies de son auteur. Entre ses bergers d’ounayes et ses protagonistes aux noms improbables – Nathalie Sanchez, Djema Gaouda Lon ou encore Djema Gaouda Lon -, le court-métrage déploie, par la seule force de la parole, tout un univers fantastique, dont il se refuse obstinément toute figuration. Le procédé n’a pourtant rien du gadget absurde à la Dupieux, mais s’inscrit au contraire dans un horizon plus vaste : restituer, par le récit et le non-vu, les pleines puissances de l’imaginaire.
La beauté de cette démarche réside précisément dans la simplicité presque pagnolienne avec laquelle Guiraudie filme la marche ou la course – principales actions figuratives du film – et laisse toute sa place au verbe. Relégué aux marges du cadre, le fantastique trouve alors sa véritable force d’incarnation dans cette même parole, ainsi que dans le plaisir communicatif des fabulations qu’elle engendre. Si les guerriers de poursuite ou les bergers d’ounayes peuvent sembler saugrenus, jamais le cinéaste ne regarde sa fable avec ironie ou distance, mais au contraire avec une foi entière. Belle manière de rappeler que, malgré la modestie de leurs moyens, les formes courtes ont elles aussi le droit de croire.
Miracle – Emilie Brisavoine (Fiction)
Sous les dehors d’une chronique sentimentale contemporaine, Miracle réinvente la comédie de remariage en la confrontant aux désordres affectifs de notre époque. Au centre du film, un couple vit dans une contradiction permanente : jeune par son mode de vie pseudo-bohème mais un brin décati par les vingt années d’amour qui le relient depuis l’adolescence. Alors que Camille, doctorante en perte de repères, s’épuise dans les tentatives infructueuses d’avoir un enfant avec son compagnon, elle découvre qu’elle est enceinte de son jeune amant sorti du placard. À peine cette nouvelle assimilée, la voilà happée par sa propre fête d’anniversaire dont l’agitation croissante va faire remonter à la surface des failles de son existence.
Le film déploie alors une réjouissante poétique du chaos. Dans le cadre resserré d’une soirée qui semble toujours sur le point de déborder, Emilie Brisavoine capte avec une énergie quasi documentaire les imbroglios sentimentaux de ce couple maladroit. Porté par un trio d’acteurs remarquablement accordé — Camille Rutherford, Vincent Macaigne et Valentin Campagne —, Miracle transforme la panique intime en moteur burlesque et romanesque. Derrière les quiproquos amoureux et les emballements collectifs se dessine le portrait sensible d’une génération confrontée à l’intermittence du désir amoureux.
Le Tableau d’une explosion – Bertrand Mandico (Prospective Cinéma)
Avec Le Tableau d’une explosion, Bertrand Mandico compose une variation baroque autour du mythe de Petrouchka, transposé dans un monde en guerre où trois mannequins se trouvent pris dans un triangle amoureux sous l’emprise d’une couturière toute-puissante. Relecture libre de la partition de Moussorgski, Tableaux d’une exposition, le film fait du geste créateur lui-même son sujet. La figure du mannequin devient alors centrale et soumise au regard et au pouvoir de celui qui le façonne.
Si explosion il y a dans ce film-tableau, elle se situe moins dans le récit lui-même que dans la mécanique syncopée de la mise en scène. Construit en diptyque, le film organise un fascinant jeu de correspondances entre ses deux volets qui semblent circuler dans un même espace mental à travers des mouvements, des gestes et des motifs qui se répondent. Mandico compose un véritable vertige temporel à travers ces deux films qui se rejoignent parfois dans une forme de synchronie troublante, avant de se décaler, de se fissurer et d’interrompre volontairement leur continuité. De cette circulation instable naît une expérience où l’image semble constamment hésiter entre répétition et rupture, écho et dissonance.

Cheveux coupés et Le Film de l’été – Emmanuel Marre (MasterClass)
Parmi les courts métrages présentés cette année, deux films d’Emmanuel Marre ont permis de saisir avec acuité la ligne de force qui traverse son œuvre, celle d’une attention obstinée à la présence des êtres, à ce que le cinéma peut recueillir au-delà de toute construction narrative. À plusieurs années d’intervalle, Cheveux coupés et Le Film de l’été révèlent une même conception du cinéma comme espace d’accueil plutôt que comme mécanique dramaturgique. Chez Emmanuel Marre, la mise en scène ne cherche pas à plier les corps à une intention préalable, elle organise a contrario les conditions d’une apparition. Le cinéaste ne dicte pas aux corps une vérité à jouer mais il leur aménage un espace d’expérience, une situation concrète dans laquelle quelque chose peut advenir.
Réalisé dans le cadre de son école, Cheveux coupés contient déjà cette intuition fondatrice. À partir d’un geste aussi banal que celui de couper les cheveux d’enfants, Marre compose une expérience où l’anodin se charge d’une portée presque métaphysique. Avec des acteurs non professionnels, il ne cherche pas à fabriquer une illusion de réel mais à observer la naissance d’une présence. La caméra, comme miroir, devient le témoin d’un rapport au monde en train de se construire. Les corps face à la caméra tâtonnent, négocient, résistent, et tentent de trouver peu à peu leurs places. Le film repose ainsi sur une confiance radicale accordée au réel et sur la possibilité de faire surgir la fiction depuis les accidents du tournage, les silences et les gestes imprévus.
Cette recherche trouve une forme d’accomplissement dans Le Film de l’été, road movie mélancolique qui prend à rebours l’imagerie solaire des vacances pour s’attarder sur leurs marges oubliées. Marre y filme l’escapade estivale de Philippe qui accompagne son ami Aurélien et son fils Balthazar, âgé de neuf ans et demi, sur les routes des vacances. Là encore, le récit semble moins procéder par événements que par fragments de présence : des trajets sans destination précise et des conversations improvisées sur une aire d’autoroute. En substituant aux paysages rêvés de l’été la géographie des non-lieux, le cinéaste fait naître une émotion à partir d’une matière presque minimale. Derrière la liberté apparente du dispositif et l’impression d’improvisation permanente se dessine un cinéma de l’attention où filmer revient avant tout à accompagner des êtres dans leur tentative incertaine d’habiter le monde.
Yann s’implique – Maël Marmey (Fiction)
Après avoir mis en fuite un cambrioleur, Yann se découvre incapable de réintégrer son propre appartement en plein chantier. Plutôt que d’affronter ce lieu devenu soudainement inquiétant, il se lance sur les traces de l’intrus. Le film adopte alors les contours d’un thriller d’enquête dont les ressorts sont constamment déviés par une logique du quiproquo et de l’absurde. Lorsqu’il finit par identifier le cambrioleur, Yann se retrouve pris à son propre jeu. Il devient incapable d’assumer la situation et par un concours de circonstances le fait entrer à nouveau chez lui sous une fausse identité.
À l’image de son personnage, le film avance par bifurcations inattendues et refus obstiné de la ligne droite. Chaque situation semble ouvrir sur une nouvelle possibilité narrative aussitôt déplacée vers un territoire plus étrange ou plus comique. Porté par l’interprétation délicieusement désinvolte de Baptiste Perusat, dont l’insolence tranquille donne au film son rythme singulier, Yann s’implique cultive un art de l’imprévisibilité où le suspense importe moins que les détours qu’il autorise. De cette enquête sans véritable objet émerge le portrait d’un homme qui préfère habiter les malentendus plutôt que de les dissiper et fait de l’esquive une véritable manière d’être au monde.

Il manque toujours quelque chose (surtout quand on ne sait pas quoi chercher) – Paul Rigoux (Fiction)
Paul Rigoux revient à ce qui avait fait le succès de son précédent court-métrage : les discussions déambulatoires. Dans Il manque toujours quelque chose (surtout quand on ne sait pas quoi chercher), c’est le duo Abaraham Wapler et Clara Pacini qui parlent dans les rues nocturnes et esseulées. Paul Rigoux alterne entre dialogues absurdes et pragmatiques. Il filme la parole comme quelque chose qui impacte le corps des personnages et leur environnement. Chaque phrase prononcée remet en cause le postulat de départ. La parole semble être moteur de ces personnages, elle est ce qui définit leur trajet.
Le cinéaste crée sans cesse des ponts entre un aspect lyrique, voire mystique, et un registre comique plus réaliste. Comme les personnages qui sont surpris par les mots qui sortent de leur bouche, le spectateur ne sait jamais à quoi s’attendre devant le court-métrage de Paul Rigoux. Il manque toujours quelque chose (surtout quand on ne sait pas quoi chercher) est représentatif d’une agréable permission de mélange des genres et des tonalités.
Les Mystères de l’horizon – Mathieu Sauvat (Grand Angle)
Dans Les mystères de l’horizon, Mathieu Sauvat se lance à la recherche d’un symbole géométrique sans apparente signification. Mais quoi de plus cinégénique qu’une forme ? Mathieu Sauvat guide le sectateur dans ses pérégrinations tout en laissant libre cours aux siennes. La quête du cinéaste devient donc la nôtre, et c’est presque malgré nous que nos yeux arpentent l’écran pour trouver la forme.
L’intelligence de Sauvat est de créer une énigme dont la réponse importe moins que la réflexion qui la précède : c’est le jeu pour le jeu, le cinéma pour le cinéma. Armé de sa caméra, il fait la connaissance d’alliés qui redirigeront ses interrogations. Grâce à l’implication folle de Sauvat, ses questionnements, à priori gratuits et vains, deviennent au cœur de nos préoccupations de spectateurs. Nous sommes actifs devant Les mystères de l’horizon. Le court-métrage nous propose un trajet ludique sur les routes de Bourgogne et au delà. Un voyage inattendu mais réjouissant !

486 – Brieuc Schieb (Fiction) :
Que le festival ait décidé de décerner son Grand Prix au 486 de Brieuc Schieb semble prolonger les enjeux amorcés par Guiraudie et ses deux courts-métrages projetés en ouverture. En choisissant de mettre en scène le baptême de Clovis, il s’agira encore une fois de conjuguer un imaginaire masculin, cette fois solidement établi et façonné par l’Histoire, à une forme de déconstruction à la fois idéologique – la question du genre se brouille – et formelle, puisque le film se plaît à tendre vers une absurde anti-spectacularité.
C’est par la trivialité et de nombreux anachronismes – notamment l’usage de d‘expressions familières contemporaines – que le film trouve une drôle de manière de conjurer au récit national guerrier et, par le temps long de certaines séquences, une capacité à produire de véritables moments de présence. L’horizon de ces flottements rythmiques n’est donc pas uniquement comique, mais permet d’installer des rencontres qui se construisent par le geste et l’improvisation.
La drôlerie avec laquelle le film se déploie n’empêche ainsi jamais l’adhésion à l’imaginaire qu’il convoque, ni la beauté sombre qui émane de ses images. L’impact tient précisément à ce que, malgré le rire suscité par cette parenthèse, il laisse affleurer la noirceur de l’Histoire en devenir.
La Course – Benjamin Sebbagh (Fiction) :
Là-bas, dans les montagnes, Sasha (Sasha Hernandez) pose le pied à terre à l’embranchement d’une route en pente. Antoine (Antoine Gicquel) surgit à vélo, la dépasse puis se met à crier au loin. Sasha esquisse un sourire, remonte en selle et part à sa poursuite. Les derniers plans de La Course avancent avec la même sobriété paisible qui irrigue les treize minutes précédentes, mais parviennent assez miraculeusement à susciter une émotion quasi-mystique.
Le projet général de Sebbagh se résume aisément : filmer une rencontre en faisant l’impasse sur les attendus narratifs habituellement associés à un tel récit. La force discrète du court-métrage réside précisément dans la beauté silencieuse des moments qu’il choisit de conserver – une scène dans une grange, un travelling muet sur une route goudronnée – et dans leur apparente insignifiance. Dans une douce radicalité formelle qui n’est pas sans rappeler le Parpaillon de Luc Moullet, Sebbagh construit son film à partir de ces séquences dites “dispensables”, celles que les conventions narratives relèguent généralement à l’arrière-plan, mais qui, portées au premier plan, révèlent toute leur richesse figurative. La parole se réduit à quelques plaintes ou confidences éparses ; la véritable rencontre se joue dans les corps et leurs interactions.
Si les derniers plans de La Course bouleversent donc, c’est précisément parce qu’au sein d’une telle épure, le plus élémentaire des raccords et le plus discret des regards peuvent soudain devenir les plus beaux des événements.

Les Étreintes – Frédéric Schulz-Richard (Fiction) :
Sans céder aux généralités hâtives, on peut constater qu’une partie de la production courte semble traversée par une forme d’inquiétude formelle : la crainte du vide ou de la simplicité pousse souvent les films à multiplier les effets, à faire du cadre et de la mise en scène les valeurs ultimes, au risque qu’ils finissent par se substituer à ce qu’ils étaient censés servir. Dès lors, le revisionnage devient l’épreuve décisive. C’est lui qui met à nu les procédés, les artifices ou autres tics qu’un premier visionnage pouvait encore envelopper d’un certain doute. Les œuvres qui supportent ainsi le retour du regard, et plus encore celles qui s’en trouvent enrichies, méritent sans doute qu’on s’y attarde davantage ; Les Étreintes en fait partie.
S’inspirant de manière officieuse du Love Streams de John Cassavetes, dont il reprend peu ou prou la trame ainsi que l’un de ses plans les plus célèbres, Frédéric Schulz-Richard s’aventure sur un terrain miné. Mais à la folie extravertie du cinéaste américain, son projet préfère les névroses sourdes.
La beauté réside, là encore, comme pour nombre des meilleurs films du festival, dans sa capacité à faire d’un geste élémentaire – celui qui donne son titre au film – le véritable principe de sa mise en scène. Face aux barrières invisibles qui semblent constamment se dresser devant Eleanor (Aliénor de Mézamat), l’étreinte, qu’elle soit amicale ou amoureuse, apparaît comme un cri du cœur, une ultime tentative pour conjurer la solitude née de sa rupture récente.
Du haut de ses modestes trente minutes, Les Étreintes cherche alors à construire une série de situations où ledit désespoir affectif se trouve confronté aux autres. Là où, chez Cassavetes, le mal-être éclate souvent par l’excès, il se manifeste ici en sourdine, à travers la douceur et l’intrusivité malsaine d’Eleanor, puis par les réactions apathiques de son entourage, qui finissent toujours par la rejeter.
Si Les Étreintes est sans doute le film d’acteurs le plus réussi du festival, c’est évidemment grâce à la qualité de ses interprètes, mais surtout parce que sa mise en scène – dans un geste très cassavetien – semble entièrement mise au service de leur présence. De cette attention naît notamment un superbe monologue, à travers lequel le film retrouve ce que l’étreinte peut avoir de plus précieux lorsqu’elle n’est plus envisagée comme un geste de possession, mais comme une véritable fusion avec l’autre.
Rien c’est un faux – Laura Tuilier (Fiction)
Tout part d’un objet dérisoire. Un faux plâtre enfilé à la jambe comme on endosse un rôle. À partir de cette situation aussi absurde que concrète, Laura Tuilier construit un récit où l’artifice devient le moteur d’un déplacement du réel. Le faux plâtre n’est pas seulement un accessoire narratif mais apparaît comme un dispositif qui transforme imperceptiblement la perception que l’héroïne a d’elle-même et celle que les autres portent sur elle. Que produit le fait de se présenter au monde avec une blessure imaginaire ? Comment un simple objet modifie-t-il les gestes, les comportements, les relations et jusqu’à la manière d’occuper l’espace ? Le film observe avec précision la façon dont une fiction, même minuscule, peut progressivement s’inscrire dans le quotidien.
À travers les quiproquos provoqués par cette imposture involontairement assumée, Rien c’est un faux compose le portrait d’une trentenaire en suspens, dont les rapports affectifs se trouvent soudain reconfigurés par ce léger décalage. En introduisant une faille dans la banalité du quotidien, Laura Tuilier révèle la part de jeu et de représentation qui structure les liens humains. Le film interroge ainsi ces récits que chacun fabrique et entretient pour exister aux yeux des autres, faisant du faux non pas l’opposé du réel, mais l’un de ses modes d’apparition.
Grise mine – Théo Vincent (Fiction)
Théo Vincent continue son exploration anti-naturaliste de la nature. Le cinéaste injecte des intrigues romanesques et des personnages loufoques dans un environnement dépourvu de toute ambiguïté. La nature que filme Théo Vincent est rassurante : empreinte de souvenir et regorgeant de possibilités. Le décor de Grise Mine matérialise l’état émotionnel de son protagoniste. Il y a quelque chose de béant chez Édouard. Il veut trouver sans réellement chercher. C’est un personnage profondément passif dans sa tristesse. Le film de Théo Vincent captive par la mélancolie qu’il dégage mais aussi par sa tonalité très ludique. En peu de temps, le personnage effectue un long parcours affectif. Si Édouard doute de lui, Grise Mine sait où il va. L’humour des dialogues et la représentation pratique de la mise en abîme filmique contrastent avec l’abstraction du désir de ce protagoniste et son projet de film.
Le Festival Côté Court avait lieu du 3 au 13 juin au ciné 104, à Pantin.