
Curieuse ironie pour Dupieux que de placer le concept de vertige en étendard de son quinzième long-métrage. Du vertige, il y en a toujours eu dans son cinéma, généralement à travers des high concepts qui touchent au fantastique, mais celui-ci est systématiquement contrebalancé par l’irruption de la trivialité, passant principalement par le désabusement excessif des personnages et faisant dès lors basculer le dispositif dans une absurdité en sous-régime. Faire de ce principe le sujet explicite de ce nouveau film n’annonce en vérité aucune rupture au sein du système Dupieux ; il en constitue au contraire le prolongement usé.
En suivant Jacky (Alain Chabat), venu annoncer à son ami Bruno (Jonathan Cohen) qu’ils vivent tous deux dans une simulation, Le Vertige déroule un modus operandi désormais bien identifié, à grands coups de réalités emboîtées et de révélations à retardement. La principale nouveauté tient à son inscription dans l’animation, le film étant entièrement conçu sous le logiciel Blender. Avec sa plastique évoquant les jeux vidéo de l’ère PS1, ses bugs visuels assumés – un pigeon coincé dans une plaque d’égout, un étron scintillant -, le film fait des imperfections graphiques une base méta, puisque directement intégrées comme moteur de la narration.
Derrière cette nouveauté affichée, il n’y a pourtant pas grand-chose de plus à interroger qu’il n’y en avait déjà dans L’Accident de piano ou Le Deuxième Acte. La question de la nouvelle forme est presque un non-sujet : jamais la liberté potentielle de la 3D n’est véritablement exploitée, à l’exception d’un attendu passage à travers un miroir. Ce que cherche Dupieux est bien plus élémentaire. Cette forme numérique et imparfaite donne immédiatement corps à l’étrangeté par sa matière pixellisée et ses approximations de texture. Elle apparaît comme la solution idéale à l’appauvrissement formel de ses derniers films. Dans Le Deuxième Acte déjà, l’absurde ne naissait plus de la mise en scène et de ses travellings en pilote automatique, mais uniquement d’un dialogue de plus en plus mécanique. Dans Le Vertige, l’esthétique affirme d’elle-même sa singularité. Plus besoin de se demander où poser son regard de cinéaste pour générer la bizarrerie lorsque la matière visuelle accomplit seule ce travail de mise en exergue.
La question de la durée participe elle aussi, depuis plusieurs films, à ce rétrécissement du regard. Certains continueront d’y voir un vœu de petitesse, mais cette dernière constitue précisément l’alibi idéal d’un cinéma qui refuse de se confronter à ce qui pourrait le déborder. Cette prudence est déjà politique. Elle permet à Dupieux de recycler, film après film, un humour aux relents de plus en plus réactionnaires – on plaisantait des agressions sexuelles dans Daaaaaalí ! ou Le Deuxième Acte ; désormais, ce sont les réseaux sociaux et les sans-abri qui deviennent objets de moquerie vainement acerbes -, tout en neutralisant d’avance tout possible propos par la brièveté des situations en place. Elle révèle plus largement un détachement croissant à l’égard de son époque, réduite à une série de signes épars.
C’est peut-être là que se creuse l’écart entre Dupieux et un autre cinéaste prolifique comme Hong Sang-soo, chez qui la brièveté (sur ses films “courts”) n’empêche jamais l’émergence de situations concrètes, ambiguës, souvent profondément ancrées dans le réel par leur filmage fragile. Dupieux, lui, semble désormais condamné à évoluer en vase clos, dans des mondes préfabriqués – décors en studio hier, univers numériques aujourd’hui – qui ne renvoient plus qu’à leurs propres simulacres.
Cette lâcheté est aussi et surtout esthétique. L’insignifiance revendiquée depuis toujours comme la force radicale de son cinéma apparaît finalement aussi parfaitement consommable que bien d’autres formes contemporaines. Tout semble conçu pour s’achever avant que ne puissent apparaître la gêne, l’ennui ou la moindre résistance du spectateur. Il suffirait pourtant de laisser durer une situation, un dialogue ou simplement un plan pour qu’émerge enfin une émotion négative ou, a minima, une aspérité.
S’il existe un véritable vertige dans ce nouvel essai, ce n’est donc pas dans l’œuvre elle-même – qui ravira comme toujours les convaincus et exaspérera les réfractaires – mais dans l’immunité critique dont bénéficie encore le système Dupieux. À force de décliner tous les six mois son je-m’en-foutisme savamment calibré, le cinéaste a peu à peu transformé son projet en machine de guerre de l’auteurisme contemporain, neutralisant par avance chaque objection par son cynisme intentionnel. C’est trop court ? C’est voulu. Les dialogues sont devenus indigents, loin de la précision qu’on pouvait au moins reconnaître à son modèle Blier ? C’est voulu également. La mise en scène paraît anesthésiée depuis plusieurs films ? Là encore, ce serait un choix.
Cette prétendue modestie relève donc déjà d’une stratégie parfaitement étudiée, mais également d’une démiurgie alternative, qui empêche perpétuellement toute percée dans la machinerie. Il y avait pourtant, dans le dernier acte du Vertige, quelque chose comme la possibilité d’une telle fissure. À travers le portrait d’un escroc millionnaire, qui vend la promesse d’un vertige à travers des gadgets en toc, le film semblait un instant s’approcher d’un autoportrait cruel de son propre auteur. Mais, fidèle à lui-même, il se hâte de refermer cette brèche pour revenir au statu quo et au confort qu’il procure.
Le Vertige / De Quentin Dupieux / Avec Alain Chabat, Jonathan Cohen, Anaïs Demoustier, Jean-Marie Winling / 1h08 / France / Sortie le 10 juin 2026.