The Christophers

Actuellement au cinéma

© Claudette Barius

Les peintres, célèbres ou non, ont tendance à mourir tragiquement. Un jour, alors qu’il a la soixantaine, Cézanne transi par sa pulsion de regard, reste peindre sous la pluie, entouré de sa Sainte-Victoire. Un profond malaise le frappe. Il meurt quelques jours plus tard. Inutile d’épiloguer sur Van Gogh et Caravage, Pollock ou Kahlo. Quand prend fin l’inspiration, nous demande The Christophers ? À la mort de l’artiste nous répond-il. L’artiste en question est peintre. Il s’appelle Julian Sklar (Ian McKellen). Un peintre âgé et, nous l’apprendrons sur le tard, mourant. Un peintre célèbre, pris dans les rouages du marché de l’art et donc d’une économie. Un peintre bourru comme l’on se rêve un Renoir, mains tendues par la polyarthrite. Mais un peintre qui ne peint plus.

D’art et d’argent

Dire que le cinéma est né dans une industrie est une évidence. Dire que des cinéastes ont dû conjuguer avec elle, et que de cette conflictualité a fleuri de grandes œuvres, en est une autre. Ajouter que Soderbergh fait partie de cette famille de réalisateurs états-uniens, de Ford à Hawks, de Griffith à Tourneur, qui, en l’absence de l’autre (un studio, un marché, une économie et des salles à remplir) ne peuvent envisager la création, en est encore une. Quant à tisser une filiation entre Julian Sklar et Steven Soderbergh, cela serait aller trop loin. Le réalisateur n’a pas, dans sa frénésie créatrice, d’intérêt particulier pour l’autofiction. Ce sont les structures qui l’intéressent, et en cela, les mouvements de l’argent. Toujours en circulation, il en pleut dans Logan Lucky, s’exhibe ostensiblement et se vole dans les Oceans. S’il est évidemment question de peinture dans The Christophers, c’est bien l’argent qui agite nos personnages et les freine dans leur création.

Julian Sklar est bien seul dans sa tour d’ivoire. Victime de son succès, il habite un appartement sur trois étages dans un quartier huppé de Londres. Julian ne sort pas, ce sont les autres qui viennent à lui. Ses fenêtres ne donnent sur rien, ou du moins, notre regard et celui du peintre n’y sont jamais portés. C’est davantage vers un hors-champ que nos yeux cherchent à se poser durant les premières minutes du film. Julian ne peint plus mais il a peint prolifiquement et avec succès. The Christophers (qui donnent leur titre au film), sont une série de tableaux inachevés qui font les frais de haute spéculation. Les deux enfants véreux de Julian cherchent à mettre leur main dessus pour ainsi pouvoir les vendre. Comme pour eux, ces peintures sont d’abord cachées à nos regards curieux. C’est alors qu’apparaît Lori (Michaela Coel), personnage le plus intéressant et complexe du film. Ancienne faussaire, son arrivée comme prétendue assistante dans la vie du peintre ouvre progressivement un horizon. C’est par opposition avec le vieux peintre que son personnage se déploie. D’un côté, le génie créateur, l’artiste accompli et célébré ; de l’autre, une peintre sans public ni exposition, réduite à copier les grands maîtres pour vivre de son art.

Lori a du talent, cela se découvre très vite. Mais elle a plus. Elle, contrairement à Julian, marche dans sa ville. Elle habite le monde. Julian, lui, ne sort plus de son atelier. Il ne s’adresse au monde extérieur que par son téléphone avec lequel il gagne quelques pounds en réalisant des dédicaces vidéo. Idée vieille certes, mais idée fordienne – et donc toujours pertinente : le vrai citoyen se salit les pieds sur le sol, c’est ainsi qu’il fait communauté et peut prétendre à l’émancipation. L’autre, le Général, le politicien véreux, ou le peintre en manque d’inspiration, n’a pas de prise avec son monde et ne peut alors espérer créer.

Tel Dietrich, l’Ange bleu, face à Jannings, Lori vient revitaliser Julian. Elle fait entrer l’extérieur dans sa prison dorée. Ce trop-plein de vie lui sera fatal mais lui offrira sa dernière inspiration. C’est dans cet ultime soupir qu’il pourra finir sa série des Christophers. Une boucle se forme alors. Avant d’entrer dans son cercueil, Julian se replonge dans son berceau, là où, encore jeune enfant, il commençait à regarder le monde et à le traduire en peinture. Sa dernière œuvre est alors une réécriture de sa première. Non pas un remake ou un regard rétrospectif, mais une nouvelle interprétation. Lori aura permis à Julian de retrouver l’innocence de son enfance. Ce temps où le peintre, celui qui regarde, le fait avec des yeux neufs, découvrant sa grande et belle ignorance, s’émerveillant devant un nuage, s’émouvant d’en partager le monde.

The Christophers / Steven Soderbergh / Avec Ian McKellen, Michaela Coel, James Corden / Grande-Bretagne / 1h40 min / Sortie le 10 juin 2026.

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