Ghost Elephants

Actuellement au cinéma

© Blue Note Films

Werner Herzog a déjà pu flirter avec une manière National Geographic du documentaire. Dans Jag Mandir, film de commande pour la télévision, ou encore The White Diamond sur une expédition en ballon dirigeable. Voir son nom associé à la chaîne distribuée par Walt Disney sur l’affiche de Ghost Elephants ne surprend donc pas tant, mais laissait craindre un appauvrissement de son regard et de sa forme. Leur standardisation doublée d’une exotisation, lui qui s’en est toujours habilement préservé. N’en déplaise à ceux qui persistent à lui faire ce procès.

Sous l’estampille de la firme, l’auteur s’affirme toutefois dès le titre. Éléphants fantômes, éléphants fantasmés, entre rêve et réalité. Lui qui n’a eu de cesse de fondre le documentaire dans la fiction, la fiction dans le documentaire. Ce nouveau voyage du nomade Herzog, seul cinéaste, sauf erreur, à avoir foulé les sept continents, ne déroge pas à la règle. En Namibie, dans un village San, afin de recruter trois hommes parmi les derniers et les meilleurs pisteurs du monde au savoir millénaire, le réalisateur, de sa voix off coutumière – et très imitable -, ne manque pas de comparer le scientifique et aventurier Steve Boyes au capitaine Achab. En assimilant sa quête d’un troupeau d’éléphants singulièrement massifs à celle de la baleine blanche Moby Dick, des pachydermes descendants prétendus du plus grand spécimen jamais vu et nichés quelque part, invisibles, sur les hauts plateaux de l’Angola, Herzog mythologise sciemment son sujet.

Steve Boyes a tout de l’aventurier fabriqué par la littérature ou le cinéma : jamais sans son chapeau, contemplant une maquette d’éléphant à Washington ou un soleil couchant, bravant une rivière soi-disant peuplée de crocodiles qui ne sortiraient que la nuit. C’est Herzog qui le dit. Dans une autre séquence, le chasseur Xui explique comment préparer ses flèches empoisonnées. Un poison mortel, dévastateur, on le répète assez, mais auquel Xui ainsi qu’un chercheur de l’expédition ont miraculeusement échappé. Le sensationnalisme teinté de romantisme de ces images frise la parodie, registre apprécié d’Herzog. Il manifeste un régime d’instabilité du réel filmé, souvent annexé par la possibilité d’une fabulation.

La scénario herzogien ici rejoué de l’entreprise aventurière en terre hostile, saturée des motifs de son cinéma – bestiaire impressionnant, reptiles et poules, modes de vie et savoirs ancestraux dialoguant avec la technologie, mise en scène des risques mortels encourus – effare par sa prévisibilité, la linéarité de sa route. Péché d’exotisme ? Abdication pour un cinéma touristique ? Pas sûr. Si le cinéma documentaire d’Herzog a beaucoup traqué un monde originel à travers les images, le monde premier, en dessous des simulacres et du déjà vu, ce fut toujours en conscience de la vanité du voyage. La voix off le signale. Lorsqu’elle précise que certains San ont des téléphones portables, ou quand elle souligne le danger de l’idéalisation d’une scène où le doyen du village s’applique minutieusement à accorder son instrument immémorial.

Au bout du chemin, et des embûches, l’homme originel fantasmé, vu dans le peuple San, n’en est pas un. Pour peu qu’on y prenne garde, Ghost Elephants tutoie la parodie du récit d’aventures, à l’image de ce qui semble une parodie de roi dans deux séquences cruciales. Un roi qui règne sur on ne sait quoi, avachi sur un trône décrépi couvert d’une peau de bête à l’air artificiel, et auréolé d’une couronne en carton. Quant aux éléphants, on comprendra leur généalogie grâce à des prélèvements qu’analyseront des machines aussi perfectionnées que dénuées de poésie. Seule l’image, le cinéma, capturant une fugace apparition, sidère. Mais ce qui semble se raconter en filigrane de l’étrangeté d’une telle aventure, c’est bien l’épuisement d’un monde irretrouvable.

Arrivé au terme, point de réjouissance pour Steve Boyes. L’aboutissement de la quête laisse place à la mélancolie, car il atteste du règne implacable de la finitude. Par les mythes animistes qu’il convoque, ou le souvenir de l’éléphant géant Henry, Ghost Elephants relie éléphants et humains, devenir des éléphants et devenir humain. Leur devenir spectral. Fidèle à sa sensibilité écologique empreinte de résignation, Herzog sublime l’inquiétude d’une disparition de ces créatures majestueuses et de l’homme. C’est l’envers du film, celui que l’on verrait du point de vue animal. Humains spectraux. Ghost men

Ghost Elephants / de Werner Herzog / Documentaire / 1h39 min / U. S. A / Sortie le 1er juillet 2026.

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