
C’est une petite ville au nord de Lisbonne. On y arrive par train et s’y déplace en voiture. Un soir d’hiver, Bruno (Sérgio Coragem) attend sa cousine Laura (Anna Vilaça) à la gare d’Entroncamento. Elle y débarque assise à l’arrière du train, le regard froid, des balafres sur le visage et des bleus dans le dos. Bruno vit seul. Sa fille, encore très jeune, lui rend visite les week-ends. Son ancienne femme, Nádia (Cleo Diára), partage sa vie avec Virgílio (Henrique Barbosa), un dealeur que l’on a arnaqué et qui cherche à sauver son honneur. En voiture ou à pied, seul ou en groupe, tous ces personnages arpentent les rues nocturnes de cette petite ville en quête d’un argent qui manque inlassablement.
Il faudrait toujours se méfier des films nocturnes. Lorsqu’ils ne sont pas dirigés par un Bresson tardif, ils mènent souvent au pire. L’intérêt des cinéastes se retrouve alors dirigé davantage vers les néons des lampadaires et des voitures que vers la lumière propre à chaque personnage. Entroncamento manque de lumière mais pas de personnages. Dans ce récit choral, ils sont d’abord déliés avant de s’entremêler en liens familiaux et financiers ; les derniers primants sur les premiers. À Entroncamento, c’est l’argent qui met les corps des personnages en mouvement. C’est aussi lui qui les immobilise dans les rues et les confine aux périphéries – parkings et parcs, lieux abandonnés et terrains vagues.
Laura tourne en rond dans la ville à bord de sa vieille Opel Corsa. Plus ambiguë que les autres, elle ressort parmi les personnages. Au passé trouble que l’on effleure progressivement, (un passé de violence et de deal) sa venue chez son cousin demeure un mystère. À l’arrêt, ennuyée dans sa chambre, Laura regarde par la fenêtre. De là, elle a vue sur le monde et ses inégalités ; sur la pauvreté de son quartier et ses éclats ostentatoires de richesse. Belle trouvaille du cinéaste, c’est de cette fenêtre qu’elle repérera une voiture trop luxueuse pour Entroncamento, conduite par un homme qui bat et trompe sa femme. Avec Nádia, l’ex-femme de son cousin, elles décident de le braquer dans un geste qui soudera davantage leur amitié qu’il ne permettra d’assouvir leur pulsion de vengeance sociale ; le braquage se concluant sans bénéfice matériel mais dans un éclat de rire communicatif.
Rejouant l’esthétique des thrillers et autres films de gangsters qui le précèdent, Pedro Cabaleira cherche à renverser les codes du genre à travers le parcours de Laura, mais l’aspect moralisateur du film prend le dessus. Bruno (dont l’interprète était si libre dans Le rire et le couteau) est ici cantonné à un rôle et n’en bougera pas. Assis, chez lui ou sur un banc, il ne se lève que pour effectuer de petits braquages nocturnes. De même, Nádia (tout aussi libre dans Le rire et le couteau), est ici fixée à son rôle de mère. L’ouverture du film est symptomatique. Accompagnant son compagnon Virgílio pour un deal, ce dernier se fait arnaquer. Alors qu’il est prêt à en découdre, Nádia cherche à tout prix à désenvenimer la situation. Mère avant tout, elle doit penser à sa fille, dit-elle. Excepté Laura, ce sont donc tous les personnages qui manquent de profondeur. Dans les nuits d’Entroncamento, Pedro Cabaleira n’a su saisir la variété de leur scintillement.
Entroncamento / de Pedro Cabaleira / Avec Ana Vilaça, Cleo Diára, Rafael Morais / Portugal / 2h11 / Sortie le 1er juillet 2026