
Lorsque le film débute, on a l’impression d’être face à une fiction. Ce n’est que plus tard qu’on découvre une deuxième partie documentaire. Pourquoi avoir voulu mêler ces deux genres ?
Le projet a débuté pendant la pandémie en 2020. J’étais enfermé chez moi, et j’avais soudainement très peur de mourir. Ça m’a renvoyé à ce diagnostique de séropositivité de mon père, quand j’étais enfant. Au départ, j’ai construit le film comme un documentaire : j’ai interviewé et filmé mes parents, ma famille. Mais cette démarche n’a apporté que plus de confusion : je n’avais pas réellement les réponses à mes questions, et je n’arrivais pas à faire exister mes souvenirs au sein des leurs. Il a donc fallu dépasser la réalité ; la fiction est apparu comme un moyen de combler les trous. Avec cet espace frictionnel, je pouvais mettre en scène mes souvenirs, les lier aux réponses de mes parents et ainsi tisser des ponts entre les deux.
Les scènes de fiction ne servent pas seulement d’illustration aux passages documentaire, on sent une réelle liberté dans leur mise en scène...
Il fallait que ces séquences puissent exister indépendamment tout en gardant un lien. J’avais envie de mélanger réalité, souvenir et invention. Le cinéma était l’outil le plus propice à cette forme hybride. Chaque séquence apporte des réponses ou sensations différentes : parfois, la fiction est commentée par ma famille ; d’autres fois, elle illustre leur propos. Si le film lie constamment les genres entre eux, il fallait que le dispositif montre clairement une distinction entre les deux. C’est pourquoi nous avons par exemple utilisé de la pellicule pour tourner les passages de fiction et du numérique pour les interviews face caméra.
Je voulais utiliser le cinéma comme une machine à remonter le temps. Cette expérimentation formelle venait de mon désir de comprendre mes souvenirs, de revisiter un vécu par un prisme artistique. Le film cherche quelque chose : dans la fiction ou le documentaire, il est en quête d’explication. Pour trouver cette réponse à mes question, je voulais prendre tout ce que le cinéma pouvait mettre à ma disposition : format, couleurs, musique, support…
Seis meses en el edificio rosa con azul m’a fait penser à un autre film présenté à la Semaine de la Critique : Aftersun de Charlotte Wells. Est-ce que ça a été une inspiration pour toi ?
Aftersun m’avait beaucoup touché, c’est aussi un film sur la mémoire qui joue avec cette forme hybride. Il y a différents format d’images, des souvenirs, de l’invention. C’est comme un collage de la mémoire. Mais c’est très difficile de pointer des références directes et précises : on se nourrit de beaucoup d’œuvres et, quand on réalise un film, on ne sait pas forcément exactement ce qui va en ressortir. En tout cas, j’étais ressorti d’Aftersun en pleurant toutes les larmes de mon corps, mais sans forcément savoir pourquoi. C’est aussi la force du cinéma : proposer une identification avec des personnages avec qui nous n’avons parfois rien en commun. Je crois que ce qui m’a beaucoup plu est aussi ce prisme de l’enfance. Le regard de l’enfant. C’est ce que j’essayais d’atteindre avec ce film : montrer qu’un enfant, l’enfant que j’étais, a pu être extrêmement marqué par des choses sans les comprendre. Et c’est seulement à postériori, par le prisme du cinéma notamment, qu’on peut percevoir les choses avec un peu de recul et donc mieux les comprendre. Une de mes plus grandes inspirations est aussi Federico Fellini, c’est un cinéaste que j’aime énormément. Son travail sur le mélange entre rêve et réalité est passionnant. Et j’aime cette troupe de personnages loufoques, cette famille de cirque et de cinéma.
Dans le film, ta mère te demande ce que faire ce film t’apporte. Est-ce que tu saurais y répondre maintenant ? Qu’est-ce que cela représenté pour toi d’être à Cannes avec ce premier film très personnel ?
C’était un moment assez étonnant, j’ai eu comme l’impression de me dédoubler. À la fois, moi, Bruno, j’étais profondément affecté par la question de ma mère et de l’autre, en tant que réalisateur, je savais que c’était un passage qui était important, charnière pour le film. L’avoir réalisé me donne beaucoup de courage, c’était quelque chose de très éprouvant : il faut revisiter des souvenirs parfois douloureux. Mais être à Cannes est une vraie récompense. C’est un endroit où le cinéma est roi. Et, faire ce film, à redoublé ma confiance en l’art cinématographique. Pas seulement comme façon de raconter des histoires mais comme moyen d’exploration, de compréhension : aussi bien de soi que du monde autour.
Seis meses en el edificio rosa con azul sera à découvrir en salles prochainement.
Propos recueillis par Chloé Caye.