
Sous un doux soleil matinal, Said (Syuleyman Alilov Letifo) attend Veska (Yana Radeva), partie se doucher et s’habiller avant d’entamer une nouvelle journée de travail. Pudique, cet homme d’une cinquantaine d’années demeure nonchalamment devant la maison. Meinhard (Meinhard Neumann), lui aussi, était saisi d’un même état de présence. Après avoir été passé à tabac en pleine nuit, l’ouvrier allemand regagnait le cœur de la fête et reprenait lentement la danse. Un même flottement relie ces deux séquences, qui concluent respectivement L’aventure rêvée, le nouveau long métrage de Valeska Grisebach, et Western, son précédent film sorti en 2017. Pourtant, si leurs images semblent se répondre, elles obéissent à des logiques sensiblement différentes.
En suivant un groupe d’ouvriers allemands venus travailler sur un chantier dans la campagne bulgare, Western se construisait tout entier autour d’un geste de fondation. Étranger en terre inconnue, Meinhard y édifiait progressivement un cercle de relations, fondé moins sur le dialogue – les langues se révélant incompatibles – que sur les gestes et les attitudes. Ce même geste réactivait, malgré lui, les mécanismes d’une violence néocoloniale. L’aventure rêvée déplace sensiblement cet axe. Plutôt que de suivre Said, personnage pourtant proche de Meinhard – incarné, au passage, par le meilleur ami bulgare du protagoniste de Western -, Grisebach choisit de faire de Veska, une archéologue entamant un chantier de fouilles à Svilengrad, son véritable point d’ancrage. Entre chantier et excavation, l’écart paraît ténu ; il engage pourtant une toute autre dynamique narrative. Il ne s’agit plus de construire, mais de mettre au jour ce qui était enfoui.
Passée sa superbe introduction, qui cultive précisément le mystère en suivant les pérégrinations plus ou moins légales de Said, L’aventure rêvée opère un renversement en le faisant disparaître du récit pour se recentrer sur Veska. Ce déplacement ramène l’ensemble du film vers cet horizon archéologique. Rencontre après rencontre, l’archéologue met progressivement au jour le monde opaque esquissé dans les premières séquences. Les contours du récit se précisent alors, à la fois sur le plan narratif – un réseau mafieux gravitant autour du baron Iliya (Stoicho Kostadinov), ancien amant de Veska, se dessine peu à peu – et sur le plan politique, puisque l’on comprend rapidement que l’implantation de ce milieu criminel coïncide avec la chute du bloc communiste et la fermeture de la mine autour de laquelle s’organisait la vie du village.
Si les déambulations de Veska rappellent souvent celles de Meinhard, leur finalité narrative s’avère bien plus affirmée. Là où Western parvenait à dissimuler la sophistication de sa construction derrière une remarquable économie de moyens, L’aventure rêvée s’enlise dans des mécanismes plus conventionnels. Les longues scènes de beuverie, motif privilégié du cinéma de Grisebach, voient ainsi leur puissance esthétique amoindrie par les exigences d’un scénario constamment soucieux d’expliciter ses personnages ou son contexte et d’une forme, par extension, incapable d’ivresse. La liberté formelle, proclamée par sa caméra à l’épaule toujours mobile et son rythme errant, fait ainsi un temps illusion, mais retombe perpétuellement dans un cheminement narratif aussi balisé que didactique.
La confrontation finale entre Veska et Iliya prend dès lors des allures de constat d’échec. En dénonçant ce qui fut “l’âge d’or des hommes”, le film entend affirmer par les mots une émancipation à laquelle la forme ne sera jamais parvenue. Dès lors, le flottement des derniers plans, qui réintroduit paradoxalement la figure masculine, est d’une tout autre nature que celui qui concluait Western. Neuf années séparent ces deux séquences ; entre-temps, le mystère s’est dissipé.
L’Aventure rêvée / de Valeska Grisebach / Avec Yana Radeva, Syuleyman Alilov Letifov, Stoicho Kostadinov et Nikolay Shekerdjiev / France, Allemagne / 2h42 / Sortie le 1er juillet 2026