
Pour le spectateur inattentif qui n’aurait pas compris au titre la migration du cinéma de Cristian Mungiu vers la Norvège, Fjord s’ouvre sur un fjord. Sur un paysage excédant de pittoresque, l’image d’épinale, que très élégamment le montage recolore, en y accolant Amazing grace, cantique chrétien anglo-saxon. Une image comme un trait d’ironie, signalant le leurre possible derrière ce qui avoisine – avec la Suisse – le paradis terrestre pour tout libéral européen, mais surtout qui conjugue déjà, autant qu’il confronte, deux imaginaires, deux mondes aux valeurs structurantes qui divergent. Une image illustrant concisément la préoccupation devenue semble-t-il prédominante chez Mungiu depuis le percutant R.M.N. (2022) : la possibilité de la communauté, nationale ou européenne, en dépit du multiple, de la diversité culturelle. R.M.N. que le jury cannois, il y a quatre ans, avait injustement boudé ; injustice que la palme d’or de cette année, moins méritée peut-être, permet tout de même de corriger.
Ce ne sont plus des ouvriers étrangers qui malgré eux sèment la discorde dans un village roumain, mais une famille, les Gheorghiu, couple roumano-norvégien et quatre enfants, qui gêne dans un pays a priori parfait sous tous rapports. Fervents évangélistes, aux valeurs conservatrices et aux méthodes d’éducation que l’on dirait traditionnelles, les Gheorghiu, malgré les liens qu’ils tissent avec leurs voisins, les Halberg, se heurtent rapidement aux mœurs norvégiennes libérales et progressistes, par ailleurs très alertes quant au respect de l’intégrité des enfants. Un matin, prenant le bus du collège, la chauffeuse Frida entend la jeune Elia, aînée des Gheorghiu, se plaindre de coups portés par sa mère. Ni une, ni deux, la Barnevernet (agence de protection de l’enfance) est saisie, faisant basculer l’équilibre de cette famille dans un engrenage judiciaire, à la dramaturgie quasi hollywoodienne.
De quoi rappeler une autre palme d’or : Anatomie d’une chute (2023). Avec le film de Justine Triet, Fjord partage le genre du film de procès, qui concernera l’essentiel de la dernière partie du film, ainsi qu’un certain cachet classique et américain, dans l’agencement dramatique de son scénario, de séquences sous tension, et par son régime de conflictualité : malgré les apparences, Fjord est un film d’action. À l’instar du cinéma d’un Asghar Farhadi qui, de la même façon que Rossellini semblait hollywoodien aux yeux de Pascal Bonitzer (au sujet de Rome ville ouverte), hérite plus des États Unis que de Kiarostami, le style de Mungiu n’est pas aussi moderne, ni européen, qu’on le dit. Classique sur le plan narratif, sa modernité s’est toujours logée dans le réalisme de sa mise en scène que l’on retrouve inchangée, où la durée des plans fait loi, attentifs et dévoués à l’intensité des situations, leur amplitude émotionnelle, et au jeu des acteurs. Chacun exemplaire dans sa partition, Sébastian Stan confirme la solidité de son talent, trop ignoré, sous la calvitie de Mihai, au calme grave, au désarroi intériorisé, tandis que Renate Reinsve émeut encore, sans trop en faire, dans le rôle de la mère, Lisbet.
Avec Anatomie d’une chute, le film partage surtout sa complexité morale. Son aptitude à fissurer la voûte de nos jugements de valeur. Comme le procès de Sandra chez Triet était moins celui des faits que celui de son couple, et de son statut en son sein, le procès pour faits de maltraitance de Mihai et Lisbet s’avère davantage celui de leur culture, ou de leurs opinions prétendues. Mais plus originalement, l’accusation et la suspicion s’enracinent dans les failles, les ambiguïtés du langage. Tout s’embrasera de ce qui semble un malentendu langagier. La jeune Elia, soumise aux questions de Frida et de l’agent de la Barnevernet que nourrit quelque inconscient xénophobe, acquiesce lorsqu’on lui demande si on lui aurait infligé des punitions corporelles. Mihai et Lisbet reconnaîtront, eux, des fessées. Punition corporelle pour les uns n’égale pas maltraitance physique pour les autres. Au procès, le mot « taper » ne signifiera pas « frapper » pour Mihai, tandis que ses accusateurs l’entendront autrement. La langue se révèle le foyer de l’incompréhension, qui éloigne les êtres au lieu de les rapprocher. Elle est également l’agent d’une violence larvée d’une institution, par l’hypocrisie qu’elle masque dans le plan-séquence, fixe, à la tension sans cesse grandissante où s’annonce à Lisbet le retrait de ses enfants. Des tours et des flous langagiers qui trahissent les frontières entre deux logiques et conceptions de l’éducation, la langue renfermant, on le sait depuis le « logos » grec, la pensée.
Langage, pensée, logique, idées. Des abstractions qui oublient ce qui définit l’éducation dans sa matérialité : une relation à l’enfant. Les Latins disaient « educere ». Conduire, guider, pour faire sortir de. Faire sortir l’enfant de lui-même. En réaliste et fin observateur de l’humain, Mungiu se garde de céder au manichéisme, et trace le linéament d’une responsabilité commune des camps qui s’affrontent, en effaçant les enfants du champ quand se joue l’essentiel de l’action. L’action exclut les enfants car chacune des éducations les rate. Rate leurs désirs, inféodés toujours à un désir maître, familles progressistes ou non : celui des parents. Chacun des pères du film qui se reflètent, M. Halberg et Mihai, regrettent que leur fille respective fréquente l’autre. « Elle est trop proche », soufflent-ils. Trop proches selon leurs désirs arbitraires.
Œuvre plus riche et complexe qu’il n’y paraît, Fjord montre l’ampleur de son intelligence dans ce qu’il saisit conjointement des méandres du langage et des impensés éducatifs. Sentiment frappant qui manifeste la subversion latente du film : l’impression de voir, dans le moment du procès, une démocratie si vertueuse tutoyer des méthodes totalitaires. Le projet totalitaire consiste à investir à tout prix la sphère de l’individu. Il se méfie du langage, de sa relativité, ce qu’ont remarquablement décrit l’œuvre de Kafka ou de Kundera. Le retrait des enfants par la Barnevernet sidère par sa diligence et son maigre fondement, une institution dont les pratiques ont suscité plusieurs controverses. La démocratie peut être un totalitarisme, quand elle est trop certaine de sa pureté, de son idéologie ou de la légitimité de ses procédures. Telle est l’intuition troublante de Mungiu qui dépeint une Europe où l’on échoue à rencontrer l’autre et les mondes qu’il recouvre, sa richesse et son ailleurs propres.
Seuls les jeunes paraissent toutefois capables de franchir la frontière du soupçon et d’accueillir l’autre. La touchante amitié tissée entre Noora (la fille Halberg) et Elia le raconte. On pourra reprocher à Mungiu son regard, empreint de naïveté romantique, qu’il porte sur la jeunesse. Prétendue sagesse des jeunes aussi convenue que la sagesse des vieux. Mais l’ultime plan de Fjord, l’un des plus beaux de l’année, parvient à soulever l’âme. Plus tôt dans le film, Noora s’étonnait de la facilité d’Alia à passer entre les bateaux du port. On la croit voir marcher sur l’eau. Alia apprendra à Noora son secret, lui glisse-t-elle. Le dernier plan y répond : Noora, les pieds dans l’eau, sur la cale partiellement immergée. Pieds dans l’eau ou sur l’eau. Le réel apparaît soudain miraculé. Dans l’épisode de la marche sur les eaux de L’Évangile selon Matthieu, Jésus dit à Pierre qui le rejoint avant de défaillir de peur : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Ce que Mungiu formule à travers les enfants est un rêve. Le rêve d’un monde qui croirait en l’autre.
Fjord / de Cristian Mungiu / Sebastian Stan, Renate Reinsve, Alin Panc / Roumanie, Norvège, France / 2h26 / Festival de Cannes 2026 – Compétition officielle – Palme d’or.