La vie d’une femme

Actuellement au cinéma

© Pyramide distribution

Lorsque sur les hauteurs des Alpes italiennes Erri De Luca, qu’une « immensité de temps » sépare de sa naissance, affirme que son unique propriété est le langage, il souligne l’aspect fondamental du cinéma de Charline Bourgeois-Tacquet. Dans ses films, le langage est un bien que certains possèdent (les écrivaines Frida et Émilie, un éditeur, une thésarde ; une certaine classe sociale en somme) et assènent (dans La vie d’une femme, Gabrielle dirige tout de sa voix, ses collègues, ses relations, ses opérations de chirurgie). Les autres, les laissés-pour-compte, n’ont pas voix au chapitre. Ils subissent le passage de personnages bulldozer (les héroïnes des deux long-métrages de Bourgeois-Tacquet se voient comparées à l’engin) et n’ont d’autres choix que de s’écarter. Alors lorsque Frida, après avoir observé le service de chirurgie de Gabrielle pour un projet de livre, lui déclame sa passion pour elle, la machine s’enraye.

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Soudain

Actuellement au cinéma

© Cinefrance Studios / Diaphana Distribution

Avant toute chose, il y a l’adverbe soudain. Aussitôt prononcé qu’il nous échappe. Bref et imprévisible, c’est dans sa disparition qu’il se révèle. En somme, soudain c’est le Temps qui frappe. Ryusuke Hamaguchi, avec la patience d’un peintre, le traque jusque dans ses moindres retranchements. Sa caméra observe les fluctuations de lumière, les corps épuisés de Marie-Lou (Virginie Efira) et Mari (Tao Okamato) en constante lutte avec le présent qui les use. Leur rencontre a quelque chose de Rivette, de la légèreté du hasard. Elle se déroule sur les hauteurs d’une butte (celle du Chapeau-Rouge) d’où l’on voit l’étalement de la capitale et ses rues qu’elles arpenteront minutieusement, avec une précision de géographe. Tomoki, jeune homme atteint de trouble psychique, sert de relai aux deux femmes. Un soir, en rentrant du travail, Marie-Lou (directrice d’un EHPAD) s’abrite avec lui d’une pluie estivale sous les branches d’un arbre. Affolés, Mari (metteuse en scène) et Goro (comédien et grand-père de Tomoki) les retrouvent alors que la pluie se calme. Hamaguchi, en disposant ainsi arbitrairement Mari et Marie-Lou dans le même cadre, fait éclore un échange qui se poursuivra tout le long du film. Une discussion qui, comme tout grand dialogue, se meut en pensée ; permet de mieux voir et saisir le monde.

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La chaleur

Actuellement au cinéma

© Petit Film ; Memento Distribution

Durant l’été 1962, Hitchcock et Truffaut, qu’une table sépare, discutent de cinéma. Le vieux maître anglais définit sa notion du suspense, qu’il oppose à la surprise. Le suspense, dit-il, c’est lorsque sous cette même table où se tient la conversation se cache une bombe et, chose importante, le public le sait. Devenue l’adage d’une certaine éthique du cinéma, celle du spectateur dirigé mais actif, c’est cette idée qui est au cœur de La chaleur. Marouane, jeune adolescent de 17 ans, subit ses vacances au camping. Trop jeune pour avoir confiance en lui, trop vieux pour rester avec ses parents, il erre lors des dernières heures qui le séparent de son départ – le tant attendu retour à la maison. Mais le dernier soir, Oscar, un jeune très sûr de lui, le prend à partie dans un coin du camping. Une bagarre éclate. Marouane, pourtant plus frêle, fait chavirer le corps d’Oscar qui s’écrase sur le sol. Le jeune adolescent qui se retrouve lié à cette mort malgré lui (c’est Oscar qui est à l’origine de la bagarre), cache le corps sous le sable à l’abri des regards. Mais le corps (la bombe hitchcockienne) risque d’exploser alors qu’une tempête s’annonce, menaçant de balayer le sable. Loin d’Hitchcock cette fois-ci, Marouane n’est pas de ceux qui font du meurtre un art, il n’est qu’un adolescent en construction qui, alors qu’il cherche la sienne, fait perdre la vie à un autre.

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Entroncamento

Actuellement au cinéma

© Optec Filmes

C’est une petite ville au nord de Lisbonne. On y arrive par train et s’y déplace en voiture. Un soir d’hiver, Bruno (Sérgio Coragem) attend sa cousine Laura (Anna Vilaça) à la gare d’Entroncamento. Elle y débarque assise à l’arrière du train, le regard froid, des balafres sur le visage et des bleus dans le dos. Bruno vit seul. Sa fille, encore très jeune, lui rend visite les week-ends. Son ancienne femme, Nádia (Cleo Diára), partage sa vie avec Virgílio (Henrique Barbosa), un dealeur que l’on a arnaqué et qui cherche à sauver son honneur. En voiture ou à pied, seul ou en groupe, tous ces personnages arpentent les rues nocturnes de cette petite ville en quête d’un argent qui manque inlassablement.

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La bataille De Gaulle : J’écris ton nom

© Pathé Films

Deux appendices. Dans la nuit du 5 au 6 juin, du 19 au 25 août 1944, sur les plages normandes et à Paris, le débarquement, la libération (quelques secondes dans la temporalité du film) ; deux perforations dans le temps et dans le régime des images. Aux reconstitutions grandiloquentes qui jonchent le film (la guerre du Désert, la création du CNR, les déclamations de De Gaulle, …), Baudry se retire pour l’archive. Aux visages d’acteurs et d’actrices célèbres se substituent l’anonymat d’une foule, d’un regard pris dans l’Histoire. Au passé recomposé, le présent reprend ses droits. Pourquoi cette soudaine modestie de la part du réalisateur ? Lui qui semblait jusqu’ici tant croire en ses images, s’est-il pris de remords moral face à la puissance de l’archive, à l’impossibilité de remettre en scène l’horreur de la guerre ? Troublantes comme toutes archives, elles n’interrogent que très peu de temps nos yeux alors habitués à la rigidité des cadres de Baudry, à la droiture du corps d’Abkarian. Elles s’évaporent subitement dans le montage, se diluent dans les images et perdent de leur superbe – exemplairement, dans un montage alterné, Anamaria Vartolomei courra comme couraient ces Parisiens, pris dans l’instantané d’une joie qui ne pouvait s’exprimer que dans un balancement des jambes effréné.

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La bataille de Gaulle : L’Âge de fer

Actuellement au cinéma

© Pathé Films

De conférences de presse en sorties de salles, du Point à France Culture, une question agite les spectateurs critiques depuis plusieurs mois : pourquoi tant de films sur la Seconde Guerre Mondiale ? Effet de mode, hasard ou retour en force des années 40 ? Les cinéastes, eux, se défendent de tout parallèle avec le présent. Xavier Giannoli s’y était tout de même essayé avec une douteuse comparaison entre Jacques Doriot (collaborationniste enthousiaste) et Jean-Luc Mélenchon avant de rétropédaler, peut-être moins par conviction que par peur du politique. László Nemes et Gilles Lellouche, en fétichisant Jean Moulin, ont refusé, sans cacher leur agacement, de tracer un lien entre les idéaux du résistant et nos temps présents. Plus récemment, c’est une interview de Niels Schneider qui a fait polémique après que son agent ait voulu censurer une journaliste ayant le malheur d’évoquer la tribune Zapper Bolloré. Se niche ici le cœur de ces trois films (Les Rayons et les ombres, Moulin et La bataille de Gaulle) : une peur complète de la politique, de tout ce qui pourrait faire scission. Logique du marché, face au budget monumental répété dans chaque interview (entre 85 et 100 millions pour De Gaulle ! plus de 30 millions pour Les rayons et les ombres), il faut remplir les salles. Nulle question de faire de la politique alors. Celle-ci divise, soustrait des spectateurs. Mais, peut-être malgré eux, ces films sont bien porteurs d’une idée du monde, d’un regard sur la France qu’ils dépeignent, et l’adoration d’une partie de la presse (Le Point, pour ne citer que ce journal, où, en 2026, on peut encore lire que Lacombe Lucien est un chef-d’œuvre) dénote bien qu’un clivage s’est creusé entre ces films et le reste du paysage.

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The Christophers

Actuellement au cinéma

© Claudette Barius

Les peintres, célèbres ou non, ont tendance à mourir tragiquement. Un jour, alors qu’il a la soixantaine, Cézanne transi par sa pulsion de regard, reste peindre sous la pluie, entouré de sa Sainte-Victoire. Un profond malaise le frappe. Il meurt quelques jours plus tard. Inutile d’épiloguer sur Van Gogh et Caravage, Pollock ou Kahlo. Quand prend fin l’inspiration, nous demande The Christophers ? À la mort de l’artiste nous répond-il. L’artiste en question est peintre. Il s’appelle Julian Sklar (Ian McKellen). Un peintre âgé et, nous l’apprendrons sur le tard, mourant. Un peintre célèbre, pris dans les rouages du marché de l’art et donc d’une économie. Un peintre bourru comme l’on se rêve un Renoir, mains tendues par la polyarthrite. Mais un peintre qui ne peint plus.

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Cœur secret

Festival de Cannes 2026

Meteore Films

Cela fait plus de deux ans qu’une scène d’Une famille de Christine Angot a marqué les écrans par sa puissance déstabilisante. Venue confronter la veuve de son père incestueux, la réalisatrice rentrait de force dans son appartement – la caméra, et donc nous, l’accompagnant. Face à cette femme capturée sans consentement dans le cadre, notre position de spectateur se retrouvait bien délicate. Quelle était notre place en regardant la violence de ces déchirements familiaux ? Question sans réponse que nous pose également Cœur secret de Tom Fontenille. Sur plusieurs années, le jeune réalisateur accompagne la transition de genre de son père. En cela, il révèle les fractures de sa famille et ses tentatives de faire lien.

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La Détention

Festival de Cannes 2026

©  TS Productions

La Détention se présente comme une continuité de La Liberté (premier long-métrage de Guillaume Massart), tant dans la forme du titre que dans son thème. Deux films qui, partant de situations concrètes (le premier nous montre le déroulé d’une formation de surveillant pénitencier, le second explorait une île-prison) se veulent des études sur des concepts  : la détention et la liberté. Ici donc, c’est dans l’École Nationale d’administration pénitentiaire que le cinéaste a posé sa caméra. Dans l’enceinte de ces murs, Guillaume Massart se concentre sur une classe composée d’une dizaine de visages aux réactions aussi variées que leur nombre face à la découverte progressive de leur métier.

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9 Temples to Heaven

Festival de Cannes 2026

© Nour films

Dans l’obscurité, celle-là même qui clôturera le film et s’oppose au noir total, un temple s’allume. D’autres suivront, environ neuf – le film suit d’abord mathématiquement le projet du titre avant de s’en détacher progressivement. Le jour se fait et la lumière, d’un gris brumeux propre à la Thaïlande, envahit le cadre, laissant deviner les personnages. C’est une famille qui, sous l’impulsion du père (et, nous le comprendrons plus tard, des superstitions de son patron), voyage de temple de temple pour faire des offrandes dans l’espoir d’éviter la mort prochaine de l’aînée : une vieille dame malade. Trois générations s’activent dans le périple qui, comme l’Ulysse de Joyce, est une odyssée d’un jour.

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