C’est par une succession de visages que s’ouvre Dao. Défilant sous nos yeux, l’un commence une phrase que l’autre conclut, chacun complétant ce que le précédent esquissait. Murs blancs, corps assis face caméra ; nul doute, c’est un casting. On y discute de ses origines, de son rapport à soi et aux autres, mais le projet est encore flou. Un visage finit par s’installer plus durablement que les autres, celui de Gloria (Katy Correa). L’homme derrière la caméra prend la parole. Il sera question de jeu, d’interprétation et, dit-il, d’aller vers la fiction.Dao : un film en construction donc.
Un hasard, heureux ou non, fait coïncider la sortie d’Affection Affection de quelques semaines avec les élections municipales. Sur les écrans, les petits, il aura été question, entre autres, de problèmes locaux à échelles moindres que celles d’une nation. Dans un délire sécuritaire, les caméras de surveillance auront agité de nombreux débats. Faut-il les doubler, les tripler, les implanter à chaque coin de rue ? Affection Affection nous rappelle qu’avant de nous surveiller, les caméras nous captaient – acte parfois autoritaire, certes, mais potentiellement poétique. Dans un petit village du Var, Géraldine (Agathe Bonitzer) – G pour ses proches – travaille à la mairie. Une fille disparaît (la fille du maire, le compagnon de G) et une femme refait surface avant de s’évaporer (la mère de G). Alors que les caméras ont posé leurs yeux sur tout le village, aucun signe rationnel ne vient expliquer ces événements. Il reste à G de fouiller dans sa sensibilité.
L’été 93 passé, ses soleils avec,c’est une décennie plus tard que nous retrouvons Frieda, désormais nommée Marina, double de la cinéaste Carla Simón. Nous l’avions laissée en Catalogne, l’été brutal de la mort de ses parents, décédés du Sida. Elle y avait rejoint son oncle, sa tante, ainsi que sa petite cousine de trois ans. Elle n’avait que six ans et, tout en saisissant l’ampleur de la tragédie qui l’avait frappée, essayait de se frayer un chemin dans sa nouvelle famille, d’y trouver sa place pour se construire. Dix ans plus tard, Marina arrive à Vigo en bateau, ville portuaire à la frontière entre l’Espagne et le Portugal. Elle vient pour ses études, veut faire cinéaste. Heureux hasard, il s’agit de la ville de son père. Elle y rencontre alors toute une partie de sa famille jusqu’alors inconnue et, dans l’espoir d’obtenir une bourse, cherche à prouver administrativement sa filiation avec son père biologique.
Lucrecia Martel se fait rare. Cinq longs-métrages en vingt-cinq ans, c’est peu. Figure de proue du cinéma argentin post crise économique (de 1998 à 2002, l’Argentine a connu une intense crise économique dont elle ne s’est jamais complètement remise), c’est ce pays qu’elle analysa œuvre après œuvre. Avec l’ambiguïté des grands cinéastes, ses films n’ont jamais pris activement position dans le champ politique. Certes, Martel choisit ses sujets – éducation religieuse, bourgeoisie, colonisation, patriarcat – mais elle s’arrête au constat. Alors, Nuestra Tierra peut effrayer. La cinéaste argentine aurait-elle délaissé sa si belle forme pour un fond, non moins beau, au profit d’un message et non d’une émotion. Le projet remonte aux années 2000. Lorsque Javier Chocobar, leader d’une communauté autochtone, meurt sous les balles de trois hommes blancs. Une décennie de manifestations permettront à un procès d’aboutir, menant à la condamnation des trois hommes.
Aller au cinéma, c’est retourner en enfance, a pu dire, ici ou là, Serge Daney. Ou plus précisément, c’est constater ce qui persiste en nous, le reste qui s’est évaporé ; retrouver le sentiment de découverte et d’apprentissage. Un perpétuel aller-retour donc, un échange entre son passé et son présent. D’aller et de retour, il fut beaucoup question dans cette 48ème édition du Cinéma du réel.
Il y a des films qui, tout en s’adressant à nous, spectateurs bien installés dans le XXIème siècle, font appel à une Histoire millénaire. Non dans le fond – Gladiator, Troie, Ben-Hur et autres superproductions peplumesques ne pourraient être plus éloignés de notre film – mais dans la forme. La caméra se veut alors stratigraphique et, sondant la terre, en révèle le sang qui la gorge ; l’Histoire donc. Les saisons de Maureen Fazendeiro appartient à cette famille. Au sud du Portugal, la cinéaste erre avec quelques compagnons de route, de la pellicule et des micros, pour enregistrer légendes et contes de la région, son ciel et son sol.
Chaque décennie environ, Hollywood se réinvente par ses acteurs stars. Sang neuf, les nouvelles têtes d’affiches servent autant à remplir les salles qu’à recevoir des prix en arborant fièrement les vêtements d’une marque de luxe. Josh O’Connor et Paul Mescal, les deux stars qui nous intéressent ici, sont arrivés au bon moment. Propulsés tous deux du petit au grand écran, ils portent de rôle en rôle, de modestes en grandes productions, une image de marque. Celle d’une masculinité fragile, d’un corps rocailleux et athlétique mais cachant fissures et blessures en tout genre. Du rôle le plus réussi, The Mastermind, en passant par le pire, Hamnet, leurs visages inondent les rues, les gares et les téléphones. Leur confrontation était alors tout attendue. Confrontation ? Non, plutôt leur fusion, le frôlement de leurs deux images. Car ici, dans Le son des souvenirs, la confrontation s’évite. Hors de question de créer une guerre d’ego à la Belmondo-Delon, Stallone-Lundgren, ou, son autre variante, Stallone-Russell. L’un chante (Paul Mescal), l’autre compose (Josh O’Connor). Ils se rencontrent à l’aube de la Première Guerre mondiale sur les bancs de l’école de musique et, très rapidement, débute une passion intermittente et interrompue par les affres de l’Histoire.
Une légende agite les habitants d’un petit village minier du nord du Chili. C’est au début des années 1980, alors que Pinochet dirige le pays d’une main de plomb à des milliers de kilomètres au sud de notre village. Là-bas, cohabitent mineurs bourrus et une troupe de cabaret queer. La plus jeune, Lidia, 11 ans, vit avec sa mère Flamenco, l’une des nombreuses artistes de la troupe. Lidia fait les frais de la légende. On raconte qu’un seul regard de l’une des membres du cabaret peut transmettre une maladie mortelle. Au milieu du désert chilien, la troupe devient alors la cible des peurs et des fantasmes.
C’est accompagné d’une rétrospective intégrale au Centre Pompidou (provisoirement logé dans les salles du MK2 Bibliothèque) que le cinéaste espagnol Jonás Trueba nous donne des nouvelles de 2016. Dix ans nous séparent de la fabrication de La Reconquista, quatrième long-métrage de son auteur et première collaboration avec l’actrice et cinéaste Itsaso Arana. Presque autant de temps qui séparent Manuela et Olmo, jeunes trentenaires et anciens premier amour, qui se retrouvent à Madrid l’espace d’une soirée pour se rappeler leur passé.