9 octobre 1967. Ernesto Che Guevara est exécuté par l’armée bolivienne à La Higuera. Traqué depuis plusieurs mois, le révolutionnaire cubain avait pour projet d’initier un mouvement révolutionnaire continental depuis la Bolivie. Une poignée de ses guérilleros lui survit. Privés de leader, ils poursuivent leur combat dans les montagnes boliviennes.
Cela fait plus de deux ans qu’une scène d’Une famille de Christine Angot a marqué les écrans par sa puissance déstabilisante. Venue confronter la veuve de son père incestueux, la réalisatrice rentrait de force dans son appartement – la caméra, et donc nous, l’accompagnant. Face à cette femme capturée sans consentement dans le cadre, notre position de spectateur se retrouvait bien délicate. Quelle était notre place en regardant la violence de ces déchirements familiaux ? Question sans réponse que nous pose également Cœur secret de Tom Fontenille. Sur plusieurs années, le jeune réalisateur accompagne la transition de genrede son père. En cela, il révèle les fractures de sa famille et ses tentatives de faire lien.
La Détention se présente comme une continuité de La Liberté (premier long-métrage de Guillaume Massart), tant dans la forme du titre que dans son thème. Deux films qui, partant de situations concrètes (le premier nous montre le déroulé d’une formation de surveillant pénitencier, le second explorait une île-prison) se veulent des études sur des concepts: la détentionet la liberté. Ici donc, c’est dans l’École Nationale d’administration pénitentiaire que le cinéaste a posé sa caméra. Dans l’enceinte de ces murs, Guillaume Massart se concentre sur une classe composée d’une dizaine de visages aux réactions aussi variées que leur nombre face à la découverte progressive de leur métier.
Du fioul dans les artères nous invite à voyager d’autoroute en autoroute, d’entrepôt en entrepôt, de cabine en cabine. La caméra de Pierre LeGall est toujours en mouvement : soit portée, lorsqu’elle suit les personnages à pied, soit sous forme de travellings quand elle observe les chargements ou qu’elle remonte la route à côté des camions. Cette mouvance constante, qui peut décontenancer au début – elle provoque comme un léger mal de cœur en transport – prend une tournure routinière pour le spectateur. La caméra devient son véhicule, à l’image des allers-retours quotidiens des personnages. Le format choisit – le scope – donne aussi cette impulsion du mouvement latéral ; nos yeux se promènent de gauche à droite, de droite à gauche. Mais pour aller où ?
C’est par une succession de visages que s’ouvre Dao. Défilant sous nos yeux, l’un commence une phrase que l’autre conclut, chacun complétant ce que le précédent esquissait. Murs blancs, corps assis face caméra ; nul doute, c’est un casting. On y discute de ses origines, de son rapport à soi et aux autres, mais le projet est encore flou. Un visage finit par s’installer plus durablement que les autres, celui de Gloria (Katy Correa). L’homme derrière la caméra prend la parole. Il sera question de jeu, d’interprétation et, dit-il, d’aller vers la fiction.Dao : un film en construction donc.
Aller au cinéma, c’est retourner en enfance, a pu dire, ici ou là, Serge Daney. Ou plus précisément, c’est constater ce qui persiste en nous, le reste qui s’est évaporé ; retrouver le sentiment de découverte et d’apprentissage. Un perpétuel aller-retour donc, un échange entre son passé et son présent. D’aller et de retour, il fut beaucoup question dans cette 48ème édition du Cinéma du réel.
Entre toutes les locutions figées que la presse affectionne, trône bien placée la mention « film important ». Ou pire : « nécessaire ». Justifiant l’éloge critique d’un film aux qualités formelles souvent négligeables, autant que ses intentions politiques peuvent sembler salutaires. Décrédibilisant toute objection critique, attentive à ce que les images montrent ou manquent, à ce qu’elles font, plutôt qu’aux discours qu’elles charrient. Cette fois-ci, on peut le dire : Derrière les drapeaux, le soleil est un film important. Pour ce qu’il accomplit politiquement dans sa forme : la recomposition d’une mémoire décomposée. Un travail historiographique par les moyens stricts du cinéma.
Il y a des films qui, tout en s’adressant à nous, spectateurs bien installés dans le XXIème siècle, font appel à une Histoire millénaire. Non dans le fond – Gladiator, Troie, Ben-Hur et autres superproductions peplumesques ne pourraient être plus éloignés de notre film – mais dans la forme. La caméra se veut alors stratigraphique et, sondant la terre, en révèle le sang qui la gorge ; l’Histoire donc. Les saisons de Maureen Fazendeiro appartient à cette famille. Au sud du Portugal, la cinéaste erre avec quelques compagnons de route, de la pellicule et des micros, pour enregistrer légendes et contes de la région, son ciel et son sol.
La solitude est-elle plus esthétique à la campagne ? Au bord des lacs ou dans les forêts, la confrontation avec l’altérité se fait moins fréquente, et la nature peut s’ériger en havre de paix. L’espace rural pourrait devenir ce terrain de jeu d’une marginalité fantasmée, à l’abri de la broyeuse capitaliste qu’est la ville… Pourtant, les marginalités, l’espace rural les additionne : celle du mode de vie s’ajoute à celle du territoire, qui rend aussi plus compliqué la naissance de communautés. Dans Des garçons de province (Gaël Lepingle, 2023), on assistait à plusieurs rencontres plus ou moins convaincantes entre des couples d’hommes. Le partenaire amoureux devient presque aléatoire, produit d’une nécessité née de la vacuité pesante du milieu. Pédale rurale s’intéresse précisément à la tension entre marginalité individuelle et expression collective, dans un environnement souvent idéalisé, ou au contraire, accusé d’hostilité.
« Orwellien. » 1984, le roman dystopique du britannique George Orwell, loué pour sa prescience, jouit d’une telle popularité que le nom de son auteur est entré dans le langage courant sous la forme d’un adjectif. Mobilisé à tout va par les politicien·nes, les éditorialistes et les journalistes, ce raccourci de pensée charrie avec lui la hantise du totalitarisme. Redouté par l’écrivain, qui écrivit son grand œuvre sur les cendres du nazisme, ce basculement autoritaire serait aujourd’hui largement actualisé dans notre monde. C’est en tout cas la thèse du cinéaste haïtien Raoul Peck, qui entrechoque les images du contemporain et la matière littéraire pour en recueillir les échos.