La reconquista

Actuellement au cinéma

© Arizona

C’est accompagné d’une rétrospective intégrale au Centre Pompidou (provisoirement logé dans les salles du MK2 Bibliothèque) que le cinéaste espagnol Jonás Trueba nous donne des nouvelles de 2016. Dix ans nous séparent de la fabrication de La Reconquista, quatrième long-métrage de son auteur et première collaboration avec l’actrice et cinéaste Itsaso Arana. Presque autant de temps qui séparent Manuela et Olmo, jeunes trentenaires et anciens premier amour, qui se retrouvent à Madrid l’espace d’une soirée pour se rappeler leur passé.

Que reste-t-il de nos amours ?

C’est un paradoxe qui frappe tout d’abord. La Reconquista, titre guerrier, militaire, ou du moins violent, pour un film à l’épure beauté, suivant le calme déroulement d’une pensée. Le couple chez Trueba, formé ou en méforme, est toujours affaire d’échange, de discussions et donc de conflits. Chaque couple, amical ou amoureux, a un problème à résoudre, une crise à dénouer. Le scénario ne vient pas y répondre mais simplement ajouter des couches de réflexion à travers de longs dialogues. Chez Trueba, la parole est donc primordiale. On y écoute l’autre, recevant ses pensées, et on s’y écoute également, cherchant des clés dans les mots qui nous sortent.

Manuela et Olmo, à l’instar des autres personnages truebiens, sont d’une grande fidélité envers leurs paroles. S’ils se retrouvent, quinze ans après leur relation, c’est pour se positionner par rapport à l’autre, voir ce qui a changé en lui, et donc en eux. L’alcool aidant, leurs sentiments se délient au cours de la soirée et les mots prononcés semblent toujours se rapprocher davantage d’une vérité. Laquelle ? Que le temps est passé, que Manuela et Olmo sont tout autant changés qu’ils sont restés identiques ; que ce paradoxe inextricable qui fait de nous les mêmes êtres qu’à notre naissance nécessite bien une soirée pour en discuter.

Vivre, voir, filmer, c’est constater une perte. Ce constat, Manuela et Olmo en font l’expérience. Perte du passé : leurs corps se sont modifiés, leurs rêves d’antan ne sont que de vagues souvenirs. Perte du présent : chaque scène du film porte l’ombre de son effacement. Au hasard des rencontres, Manuela et Olmo naviguent de restaurants en bars, de concerts intimistes en salles de danse. Trueba filme ces scènes avec l’émoi des premières fois, immédiatement doublé du sentiment que ce qui est vu ne sera plus.

C’est cette inévitable perte qui semble tant perturber Olmo. D’abord engoncé dans son corps, mal à l’aise avec des souvenirs qu’il refoule, il finit par lâcher prise. Il ferme les yeux, s’endort et se rappelle. Il se revoit jeune, à quinze ans, rencontrant Manuela et découvrant son amour. Le flash-back n’est pas conjugué au passé. Il apparaît comme un doux glissement d’un présent à l’autre. S’il émeut tant, c’est que l’amertume de l’adolescence imbibe tous les plans et que, de cet amour naissant, nous connaissons la fin. Alors, le sentiment de disparition immerge les scènes et les légers reproches en sentimentalisme que l’on pourrait faire au film s’évaporent face à la beauté de ce présent déjà passé.

La Reconquista / De Jonás Trueba / Avec Itsaso Arana et Francesco Carril / Espagne / 1h58 / 2016 / Ressortie le 28 janvier 2026.

Laisser un commentaire