La Gradiva

Festival de Cannes 2026

© Tandem

Gradiva c’est le nom d’une nouvelle de Wilhelm Jensen, parue en 1903. Son titre désigne « celle qui marche ». L’auteur y raconte l’histoire d’une femme illustrée sur un bas relief présenté dans un musée et dont un archéologue allemand effectuera un moulage afin de le conserver dans son bureau. Faisant d’étranges rêves depuis l’acquisition de la figure féminine, l’archéologue se voit à Pompei au moment de l’éruption du Vésuve. Dans son songe, il aperçoit Gradiva mais ne parvient pas à l’alerter du danger.

L’ouvrage de Jensen s’inscrit dans la postérité notamment par le biais de Freud, qui en publia une étude : « Le délire et les rêves dans La Gradiva de W. Jensen ». Dans cet essai, Freud démontre l’importance des rêves dans la psychanalyse. 

On retrouve dans le film de Marine Atlan de nombreux éléments qui font écho à cette matière – tant littéraire que psychanalytique – originelle. 

Ceux qui ne marchent pas

Il y a tout d’abord l’idée d’imminence qui traverse le film. Dès ses premières scènes, La Gradiva laisse présager quelque chose de tragique. Atlan parvient à créer un décalage entre l’aspect très furtif, spontané voir impulsif et trivial des états d’âme de ses personnages, et une mélancolie perpétuelle qui semble les mouvoir. Car la troupe d’adolescents se meut finalement très lentement. Ils sont comme coincés à un endroit indéfini, dans un temps non-linéaire. Ils se retrouvent dans un lieu appartenant au passé, alors qu’ils contiennent en eux le futur. C’est seulement dans une scène de danse que les corps se mettront réellement en mouvement ; même si certains d’entre eux, fatalement, choisiront encore et toujours l’immobilité. La temporalité de La Gradiva se construit comme des poupées russes ; passé, présent et futur s’y alternent sans jamais qu’on sache lequel suivra. La Gradiva est un film d’une densité folle. À la croisée des registres : un récit naturaliste et social contenu dans une forme éthérée. Comme si le projet d’Atlan était de réussir à filmer la poésie, à documenter le lyrisme.

La fixitude des corps permet à Atlan de les offrir en contemplation aux spectateurs. En réfrénant le mouvement au sein de ses plans, la réalisatrice laisse libre cours aux cheminement des yeux du spectateurs. Ils se promènent dans le cadre sans trajet pré-défini, comme le font les protagonistes. On a la sensation de flâner devant La Gradiva. Et c’est d’ailleurs dans les regards de ces personnages, et sur leurs corps, que le spectateur devinera l’Italie où prend place l’intrigue. La caméra d’Atlan s’attarde effectivement peu sur Naples ou Pompei. Le spectateur peut inventer le contrechamp en voyant les états physiques et émotionnels des adolescents se transformer.

Paradoxalement, le montage de La Gradiva est d’une fluidité extreme. C’est de lui que provient le souffle du film. Il se dessine en arborescence, ses possibilités se multiplient à chaque fois qu’un plan séquence prend fin : une fresque de l’intime. Atlan ne perd jamais le fil de son intrigue centrale mais n’en délaisse pas pour autant ces « trajectoires fantômes » qu’on entrevoit facilement.

Tout feu, tout flamme

La distance, assez lointaine, très pudique, que prend la cinéaste avec ses personnages – car il plutôt question du corps comme matière sensuelle et non comme objet charnel – en fait des êtres à la frontière du réel. Lorsque James contemple les statues, Suzanne l’admire. Et le plan large le place presque à égalité avec ces corps éternellement jeunes, figés dans le marbre blanc. Comme Gradiva, les adolescents de Marine Atlan avancent pétrifiés dans la pierre. Ce n’est que l’illusion du mouvement. Et lorsque, enfin, ils prennent vie, c’est uniquement par le biais du rêve, du fantasme. 

Les jeunes seront eux-aussi surpris par les flammes ; des flammes intérieurs. Mais contrairement aux habitants de Pompei, ils ne sont pas insouciants. C’est là que se joue le nœud tragique du film : la jeunesse filmée par Atlan n’est pas insouciante, elle n’est pas inconsciente. Elle tente de démêler quelque chose, de savoir comment exister. S’ils donnent l’impression d’un calme statuesque et d’une peau glacée, leurs entrailles bouillonnent. La perte de stoïcisme se fait au contact des autres. Et pour ceux dont la carapace de pierre n’est pas assez dure – Tony, notamment – ce frottement trop répété favorise l’érosion, l’éruption. Pour ne pas brûler, pas d’autre choix que de s’immerger dans l’eau et, comme toute statue qu’on y jetterait, couler. Magnifique !

La Gradiva / De Marine Atlan / Avec Colas Quignard, Suzanne Gerin, Mitia Capellier et Antonia Buresi / France, Italie / 2h25 / Festival de Cannes 2026 – Semaine de la Critique.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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