Shana

Festival de Cannes 2026

© Les Films du Losange

Une voix-off, étrangement amicale et familière, parsème Shana de ses commentaires. La voix est d’Eva Huault, Shana dans le film, et narre certains des événements que nous voyons – y ajoutant des remarques personnelles et des traits d’humeur. S’adressant à nous comme une amie qui nous raconte une histoire, le franc-parler du personnage s’y retrouve. Mais cette voix-off fait davantage que de nous placer dans la confidence, elle cherche à créer un effet de réel. Shana, le film, est ponctué de toutes parts de ces effets. Lila Pinell vient du documentaire. Elle y a fait ses classes et y a rencontré, en chemin, Eva Huault. De là est né le personnage de Shana – prolongement de l’actrice et de la cinéaste – déjà au centre du Roi David (précédent film de la réalisatrice), moins riche en ornements scénaristiques, plus sec et, en cela, peut-être plus intéressant.

Il faudrait toujours étudier le dispositif d’un tournage. Ici, il relève d’un paradoxe. Tourné en décor réel avec des acteurs amateurs ou encore relativement peu identifiés (excepté la belle présence de Noémie Lvovsky dans le rôle de la mère de Shana), c’est en 16 millimètres que les images sont capturées. De ce choix de la pellicule en découle une pratique de tournage : peu de plans, pas d’improvisation et, par conséquent, peu de prise de vue directes du monde. Bien que s’inspirant d’expériences vécues par l’actrice et la cinéaste, le naturel des scènes que recherche Lila Pinell est alors artificiel.

Sophie Letourneur s’en est faite l’experte en rejouant mot pour mot – geste par geste des moments de vie, parvenant ainsi à développer une poésie de l’infra-ordinaire. Ici, le rendu ne cherche pas tant à illuminer une certaine banalité du quotidien qu’à en extraire une tension propre à la position sociale de Shana. Née dans une famille bourgeoise, Shana a grandi en foyer, changeant ainsi drastiquement de milieu social. Cette confrontation entre son milieu d’origine et son train de vie de jeune adulte précaire est alors au cœur du film. Sous la chaleur d’un été parisien, Shana est en quête d’argent pour rembourser son petit ami, un dealer qui la maltraite. Lila Pinell parvient à saisir avec justesse la tension que cela crée chez le personnage. Les ellipses se resserrent, le temps se fait de plus en plus continu et l’étau rétrécit autour de Shana. Mais le scénario finit par prendre le dessus et ses ficelles enferment le personnage dans des intrigues trop insistantes, délaissant le doux flottement qui habitait les plans du Roi David.

Shana est en marche vers la fiction. Du Roi David, on retrouve la même troupe de comédiens, certaines séquences sont presque rejouées, mais s’ajoute ici une volonté de faire histoire. D’emblée, le film se heurte aux contes et aux superstitions religieuses (la famille de Shana est juive et, relativement, pratiquante) en soulignant leurs écoulements dans la vie des personnages. Ainsi, la vie de Shana est encadrée par des malheurs annoncés dans des textes sacrés qui ouvrent le film. Balises scénaristiques, ces événements viennent relancer l’histoire. Or, c’est dans l’entre-deux que se trouvent les plus beaux moments du film. Lorsque la machine scénaristique se met en pause et que Shana peut exister, que sa vitalité s’exprime pleinement. Dans cette narration calibrée, la fin surgit alors comme une agréable surprise. Au détour d’une conversation entre copines, Shana se plaint des hommes ; peut-être essaiera-t-elle désormais les femmes, dit-elle. L’écran se fait noir, le futur de Shana s’ouvre.

Shana / de Lila Pinell / Avec Eva Huault, Noémie Lvovsky, Inès Gherib / France / 1h20 / Sortie le 17 juin 2026 / Festival de Cannes 2026 – Quinzaine des cinéastes

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