Histoires parallèles

Actuellement au cinéma – Festival de Cannes 2026

© Carole Bethuel

« Et ce roman de merde, là, tu veux savoir ce que j’en pense ? » Au sortir du visionnage d’Histoires parallèles, nous pourrions être tentés de reprendre à notre compte cette invective que Théo (Pierre Niney) adresse à Adam (Adam Bessa). Le dit « roman de merde », c’est celui de Sylvie (Isabelle Huppert), une autrice en bout de course qui a imaginé la vie de ses voisins en les espionnant avec un télescope, comme le faisait James Stewart dans Fenêtre sur cour. Depuis son appartement du Boulevard Saint-Martin, cette version wish de Marguerite Duras (avec la verve, les clopes, l’alcool et tutti quanti) fait des trois bruiteurs qui travaillent en face les personnages d’un roman censé être dramatique et sulfureux. Comme l’annonce (pas très) subtilement le titre, deux histoires se jouent parallèlement et successivement dans le film : celle qui appartient à la fiction et celle qui appartient au réel. Entre elles deux, un fossé – ou plutôt un boulevard – bientôt comblé par l’intervention d’Adam, le nouvel assistant de l’écrivaine, qui prend le roman de celle-ci pour la réalité et développe une fascination inquiétante pour Nita (Virginie Efira).

Pour cette adaptation du Décalogue de Krzysztof Kieślowski, Asghar Farhadi s’est entouré d’un casting français des plus bankable, qu’il a dirigé de façon remarquable, il faut l’avouer. L’enjeu était double pour Virginie Efira, Vincent Cassel et Pierre Niney, qui incarnent deux personnages en un : celui fantasmé par l’écrivaine et son assistant, et celui de la vie réelle. Le pari est relevé, et la scission est bien visible entre les protagonistes stéréotypés du roman, et ceux, plus prosaïques, de la réalité. La mise en scène et le scénario essayent aussi de matérialiser cette discontinuité entre ces deux univers, mais de façon trop appuyée et pas toujours maîtrisée : c’est là que le bât blesse.

Si Asghar Farhadi a dû s’amuser à inventer le livre écrit par Sylvie, en jouant avec les poncifs du genre, l’amusement est moindre du côté des spectateurs, qui finissent par subir la mise en images d’un piètre roman de gare. Avec son triangle amoureux galvaudé, ses dialogues et ses rebondissements ultra-convenus, la première moitié d’Histoires parallèles ressemble à s’y méprendre aux parodies de films d’auteur de Bertrand Goncalves, le comique en moins, et l’ennui en plus. Car pour pouvoir se moquer des clichés associés au romanesque ou au cinéma d’auteur, encore faudrait-il que le reste du film en soit totalement dépourvu. Or, le versant « réel » d’Histoires parallèles regorge de maladresses. Entre la lecture très premier degré d’extraits du roman et d’une lettre d’Adam, la première rencontre invraisemblable entre Nita et ce dernier, et la représentation fantasmée de l’écrivaine, en démiurge inspirée qui se la joue dandy avec sa machine à écrire, ses post-it et ses brouillons sur les murs des toilettes, beaucoup d’éléments sonnent involontairement faux. Farhadi finit par s’embourber dans son discours sur les pouvoirs de la fiction sur la réalité.

Une partie du film reste toutefois miraculée : il s’agit des séquences où l’on voit les trois bruiteurs au travail, qui offrent pour le coup un vrai moment de cinéma. A l’heure où le développement de l’IA menace certains corps de métiers dans l’industrie cinématographique, c’est peut-être cet embryon documentaire sur la création sonore qu’il faut retenir d’Histoires parallèles, bel hommage à un artisanat précieux.

Histoires parallèles / de Asghar Farhadi / Avec Isabelle Huppert, Virginie Efira, Pierre Niney, Catherine Deneuve, Adam Bessa / France, Iran / 2h19 / Sortie le 14 mai 2026 – Festival de Cannes 2026 – Compétition officielle.

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