Barça Zou

Festival de Cannes 2026

Les Films du Sursaut

« Plus t’y penses, plus il existe. Et c’est quand même fou que ça existe pas mais que ça marche, tu vois. Parce qu’on vieillit quand même.
Attends, mais je te suis pas, le temps ça existe, mec.
Bah ça existe parce qu’on vieillit. »

Située au milieu de Barça Zou, cette conversation alcoolisée entre Hascoët et Émile a beau relever de la philosophie de comptoir, elle comporte une double vérité qui éclaire le film de sa lumière. 1. Certaines expériences vécues ont le pouvoir de nous relier à nous-même et aux autres, à tel point que la sensation du temps disparaît au profit d’une pure présence à l’ici et maintenant. 2. La course du temps est pourtant inexorable, et chaque seconde qui passe nous éloigne un peu plus de la personne qu’on était à l’instant d’avant. De la tension qui naît à l’articulation de ces deux vérités générales, Paul Nouhet tire un dispositif de mise en scène passionnant et organise son premier long-métrage sous la forme d’un récit d’évocation de souvenirs.

L’été de leur dix-huit ans, Émile, Paul, Hascoët et Léo prennent la route pour rejoindre Barcelone, la Mecque du skateboard. Dix ans plus tard, au prétexte du projet de film de l’un d’entre eux, ils s’appellent et tentent de recomposer le tableau de ces premières vacances entre amis. Le montage alterne alors entre deux temps distincts : d’une part, celui de l’énonciation, où les personnages adultes communiquent par téléphone et tentent de dérouler chronologiquement leur voyage. Mais leur mémoire est capricieuse et occasionne des effets de bégaiement comiques, où deux versions d’un même événement se succèdent – soulignant au passage le travail d’affinage nécessaire à l’écriture, et le caractère hautement subjectif d’un vécu. De l’autre, le temps de l’histoire, où les skaters roulent de spot en spot, filment des tricks, palabrent sur la vie, font des rencontres et expérimentent avec insouciance une indépendance balbutiante.

En assujettissant ainsi les aventures de ces adolescents à la description qu’en font les adultes qu’ils sont devenus, Paul Nouhet place immédiatement son film sur les territoires du souvenir et de la mélancolie. Ce que nous voyons à l’image n’est déjà plus là et tous ces moments, par ailleurs assez triviaux, prennent à cet effet une importance particulière. Un dispositif qui n’est pas sans rappeler L’Aventura de Sophie Letourneur (qui est d’ailleurs remerciée au générique), dans lequel son alter-ego de fiction enregistrait le récit de ses vacances avec mari et enfants au fur et à mesure qu’elle les vivait, en vue d’en tirer un film. L’idée même de famille se construisait alors autour de la mise en commun de souvenirs partagés. Barça Zou prolonge cette idée de la mémoire comme terreau des relations, et l’émotion naît du contraste saisissant entre le groupe d’ados inséparables (on s’entasse dans une voiture, on dort tous par terre dans la même pièce), et leurs projections futures, dispersées aux quatre coins du pays par – on le devine – les responsabilités de la vie d’adulte.

Cette importance accordé à la réminiscence trouve un écho particulièrement juste dans l’ancrage du film dans la culture du skate-board. Pratique intrinsèquement liée à son enregistrement, où les efforts répétés menant à la réussite d’une figure trouvent un aboutissement dans l’obtention d’un clip vidéo, le skate mène immanquablement à la fétichisation des images. Cette propension s’incarne ici dans le personnage de Paul, filmeur attitré de la bande, dont la fonction reste avant tout de documenter les exploits de ses camarades. L’une des dernières circonvolutions de l’intrigue concerne la disparition du matériel vidéo et des précieuses cassettes consignant les moments de vie captés lors du séjour barcelonais. Dans un très bel épilogue, le film médite sur le devenir matériel de ces images à jamais gravées sur bandes analogiques. Un parallèle clair se dessine alors entre la mémoire et le cinéma, soit les deux plus formidables outils pour ressusciter des instants qu’on aimerait pouvoir confier à l’éternité .

Barça Zou / de Paul Nouhet / avec Gaspar Bellegarde , Noah Harray , Lukas Larrue , Eliot Lucas , Billie Blain , Paul Nouhet , Emile Pierre , Edouard Hascoët et Léo Cholet / France / 1h26 min / Festival de Cannes 2026 – L’ACID

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