Everytime

Festival de Cannes 2026

Dans Everytime, troisième film de Sandra Wollner, le deuil excède le simple motif pour devenir une matière qui infiltre les corps, altère les images et se loge jusque dans les interstices du montage. Présenté à Un Certain Regard, le film emprunte d’abord, sous le soleil berlinois, les atours d’un récit familial miné de l’intérieur par la promiscuité du cadre de vie. Jessi et Melli, sœurs contraintes de partager une même chambre, évoluent dans un espace où l’exiguïté fait office de chambre d’écho des tensions affectives. À peine les liens qui les unissent affleurent-ils à l’écran qu’ils se désagrègent, brutalement interrompus par la chute fatale de Jessi.  

Car tout procède de cet instant. Une chute filmée dans un geste de mise en scène peu convenu. Un long panoramique qui accompagne d’abord le corps dans sa dégringolade avant de se désolidariser de lui, glissant vers une nature indifférente, saturée de verts, comme si le regard cherchait à fuir la violence pour se dissoudre dans le paysage. Ce décentrement visuel constitue déjà un premier geste de déni, ou du moins de déplacement face à l’irréversibilité de la mort. 

À partir de là, le film épouse les contours plus reconnaissables du récit de deuil, tout en les infléchissant subtilement. Les ellipses, d’abord violentes, semblent vouloir contenir l’événement, en atténuer la charge insoutenable. Mais peu à peu, ces béances temporelles laissent place à des séquences qui s’attardent, stagnent, s’érigent en véritables stases poétiques. L’émotion ne circule plus mais se dépose. Elle sédimente dans les gros plans, dans ces zooms qui enserrent les visages jusqu’à l’asphyxie, comme si le cadre cherchait à retenir ce qui, par essence, échappe. 

Car la mort de Jessie est partout, diffuse, insistante, presque obsédante — every time, suggère le titre, comme une ritournelle endeuillée. Elle infiltre les gestes, les regards et surtout cette relation troublante entre Ella, la mère, et Lux, l’ancien amant de l’adolescente disparue. Leur entente semble animée par une croyance secrète que la persistance du lien pourrait conjurer l’absence, maintenir Jessie dans une forme de survivance spectrale. 

À cette strate déjà dense vient s’ajouter une hétérogénéité d’images qui complexifie encore le régime du film. Les séquences issues de Minecraft qui jalonnent le récit ouvrent un espace paradoxal, celui d’un au-delà vidéoludique, pixelisé, où la mort se pense autrement, sous une forme abstraite, presque ludique. En contrepoint, les images d’archives — bandes magnétiques de vacances visionnées en cachette par Melli et les dernières photographies prises par Jessi sur son téléphone — réinjectent une temporalité perdue, une mémoire fragile, granuleuse, qui agit comme un palimpseste affectif. Le film devient alors un carrefour d’images, un lieu de coexistence entre le présent endeuillé, le passé enregistré et un imaginaire virtuel de la survivance. 

Ce qui ressemblait d’abord à une tentative d’apaisement du malaise glisse peu à peu vers un deuil qui s’intensifie. Il s’impose plus clairement, mais sur un mode étiré, parfois proche du dolorisme, qui dilate le temps plutôt que de le briser. 

Une revenante ? 

Puis survient la bifurcation. Le film se déplace littéralement au gré d’une vacance en quittant les intérieurs étouffants pour rejoindre l’île de Tenerife, territoire du passé, hanté par les images d’enfance de Jessie. Ce déplacement géographique agit comme un décentrement du récit lui-même et ouvre une brèche crypto fantastique. Là, dans cet espace insulaire chargé de réminiscences, le film se métamorphose, glisse vers une étrangeté plus radicale encore. Ce qui semblait balisé — le film de deuil, ses motifs, ses affects — s’ouvre sur un lieu énigmatique où le réel et le spectral cessent de s’opposer pour se confondre.  

Reste cette hypothèse à la fois ténue et insistante ; et si Jessie, par un détour que le film n’explicite jamais tout à fait, s’était réincarnée dans la figure d’une enfant, telle qu’elle affleure dans les bandes vidéo ressassées ? C’est sur cette ligne de crête que le film s’engage, non sans trébuchements, jusqu’à produire une série de séquences à forte saturation symbolique, parfois trop ostensiblement signifiantes. À l’image de ce soleil qui se reconfigure en pixels, comme arraché à l’univers de Minecraft, la dernière partie accumule des fragments de récits et se dissout, par endroits, dans la prolifération d’embryons narratifs. 

On pourra juger ce régime de signes trop ostensiblement agencé, trop programmatique dans ses effets, voire dissonant au regard de l’économie initiale du film. Mais c’est aussi dans cette friction que s’affirme le geste de Sandra Wollner, un film qui se dérobe à toute lecture univoque, et qui fait du deuil non plus un parcours balisé, mais un territoire instable, traversé de survivances, de visions et de formes persistantes. 

Everytime / De Sandra Wollner / Avec Birgit Minichmayr, Lotte Keiling, Tristan Lopez, Carla Huttermann / 2h / Autriche, Allemagne / Un Certain Regard – Festival de Cannes 2026.

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