
À l’image du personnage de Scarlett Johansson, soudain aveuglé par un éclat de soleil jusqu’à provoquer l’accident, James Gray semble ici ébloui par la lumière même de son propre cinéma. Non plus cette clarté qui révélait les failles morales de ses personnages, mais une lueur rétrospective tournée vers ses propres images, ses propres mythes, ses propres ruines. De cet aveuglement ne naît pas un accident, seulement quelque chose de plus insidieux, un film qui avance comme s’il connaissait déjà chacun de ses mouvements, engoncé dans une trajectoire trop balisée pour encore dévier vers l’inconnu. Tout est encore là : la fraternité sacrificielle, les spectres du Nouvel Hollywood, la violence comme maladie héréditaire du rêve américain, mais tout semble désormais rejoué depuis un lieu muséal.
À l’intrigue mafieuse se greffe un versant mélodramatique que l’on reconnaît des films plus intimes du cinéaste, de Two Lovers à Armageddon Time. Mais c’est peut-être ailleurs que le film trouve son point de tension le plus singulier, à travers ce motif de la pollution industrielle, de ces affaires d’eaux usées et de contamination que manipulent les deux frères, et qui finissent par infuser tout le récit.
Cette matière toxique semble déborder du cadre strict de l’intrigue pour atteindre la cellule familiale elle-même, déjà fragilisée de l’intérieur. Le film fait ainsi de cette contamination un principe symbolique. Elle s’infiltre dans les liens du sang, corrode les affects des personnages et prolonge jusque dans le corps du personnage incarné par Scarlett Johansson une logique d’empoisonnement diffus, où la maladie apparaît comme l’écho intime d’un monde souillé. Gray la filme très tôt comme une présence déjà en retrait du monde. Les coupes abruptes sur son visage, souvent isolé dans le cadre ou saisi dans des fragments de lumière instable, lui donnent la texture d’une apparition plutôt que celle d’un personnage pleinement inscrit dans le récit. Elle est déjà là comme une survivance, une forme en train de se dissoudre.
Cette impression atteint son point de condensation dans sa disparition finale, où elle s’éloigne du récit et s’éteint lentement dans la nuit. La mise en scène la laisse glisser hors du champ dans un effacement progressif. Cette dernière scène cristallise alors une des images matricielles du cinéma de Gray, celle d’un filet de lumière toujours menacé d’extinction, d’une clarté fragile qui vacille au bord du noir.
Paper Tiger / De James Gray / Avec Scarlett Johansson, Adam Driver, Miles Teller / États-Unis / 1h55 / Festival de Cannes 2026 – Compétition officielle.