Cœur secret

Festival de Cannes 2026

Meteore Films

Cela fait plus de deux ans qu’une scène d’Une famille de Christine Angot a marqué les écrans par sa puissance déstabilisante. Venue confronter la veuve de son père incestueux, la réalisatrice rentrait de force dans son appartement – la caméra, et donc nous, l’accompagnant. Face à cette femme capturée sans consentement dans le cadre, notre position de spectateur se retrouvait bien délicate. Quelle était notre place en regardant la violence de ces déchirements familiaux ? Question sans réponse que nous pose également Cœur secret de Tom Fontenille. Sur plusieurs années, le jeune réalisateur accompagne la transition de genre de son père. En cela, il révèle les fractures de sa famille et ses tentatives de faire lien.

Sur une colline en légère contre-plongée, une famille, quatre ou cinq personnes, dispersent des cendres. Scène improvisée dans laquelle la maladresse de leurs corps et de leur prise de parole n’empêche pas une certaine tendresse d’émaner. Ces cendres, ce sont celles de Lilou, le père du réalisateur devenu femme. Sa transition, que nous allons accompagner, s’étale sur plusieurs années. Contrairement à Une famille d’Angot, l’envie du film (ou du moins de créer des images) provient tout autant du filmeur que du filmé. Au détour d’une conversation sur les nouvelles habitudes vestimentaires de son père (Lilou se plaît à se travestir), Fontenille lui propose de filmer ce moment d’intimité qu’il préservait jusqu’à présent hors de son champ. Délicatement, mais avec déjà une certaine assurance, il enfile bijoux et robe, se maquille et se peint les ongles. Le réalisateur filme cela d’un œil tendre, montrant à son père qu’il le comprend. Mais cette tendresse laissera parfois place à des moments de tensions, non tant sur sa transition (son fils l’accepte volontiers) que sur ses manières de relationner.

La caméra retrouve alors une utilité commune à celle de Christine Angot, et devient un tiers permettant de confronter ses proches à leur contradiction. Œil extérieur, elle fait écran – le réalisateur porte souvent la caméra à bout de bras, elle fait donc littéralement obstacle entre lui et son père. Alors que son père s’épanouit de plus en plus dans sa transformation, par ailleurs très belle à voir, le réalisateur lui reproche ses manquements de parent. Ces invectives atteignent leur apogée lors d’un repas entre Lilou, son fils et sa fille. Cette dernière, qui accepte plus difficilement l’attitude de son père, lui assène ce qu’elle pense avec véhémence. La caméra, posée sur un trépied autour de la table (véritable quatrième membre de la famille), capte cela avec son objectivité propre.

Cœur secret, qui se dévoile d’abord comme un film d’émancipation, celle d’un père en mère, se dilue progressivement dans un film sur le deuil. L’ombre de la mère, décédée quelques années avant le tournage, plane sur les images – la difficulté du deuil avec. Faire un deuil, annonce la sœur, c’est continuer à faire exister la personne défunte à travers soi. Idée que le film développe et porte en son essence jusqu’à ses dernières images. À la mort de Lilou, annoncée dès l’ouverture de Cœur secret, Tom, cinéaste et fils, prend son vélo et traverse le paysage comme le faisait si souvent son père. Rentré dans le cadre, il rejoue son geste et refait vivre Lilou un instant à travers lui.

Cœur secret / De Tom Fontenille / 1h28 / France / Festival de Cannes 2026 – ACID

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