La Dérive

FEMA La Rochelle 2026 – D’hier à Aujourd’hui

© Succession Paula Delsol / Les Acacias

“J’ai drôlement faim.” La réplique, lancée nonchalamment par Jacquie (Jacqueline Vandal), assise sur un muret auprès de son amant Pierre (Pierre Barouh), cache sous son apparente banalité un incipit révélateur. D’appétit, il en sera souvent question dans La Dérive, premier long métrage de Paula Delsol, sorti en 1964. Il renvoie d’abord, quelques instants plus tard, au foyer familial et aux habitudes systémiques dont Jacquie cherche à s’affranchir, mais annonce aussi une faim plus fondamentale : celle du désir, sous ses multiples formes, qui traversera et structurera l’ensemble du film.

Car Jacquie est avant tout animée d’une faim affective puisqu’elle cherche le grand amour, tandis que les hommes qu’elle croise y opposent invariablement un désir charnel et souvent dictatorial. Fidèle à son titre, La Dérive épouse alors une forme d’errance, passant de rencontre en rencontre, de situation en situation, autant d’étapes d’une quête sentimentale condamnée à se heurter à moult désillusions. Deux ans après Cléo de 5 à 7 et vingt-quatre ans avant 36 Fillette, un tel portrait surprend par sa frontalité – on y parle assez ouvertement d’avortement, de prostitution, de sexe – et par son ambiguité. Jacquie n’est jamais réduite au rôle de la brebis égarée parmi les loups, mais demeure au contraire un personnage trouble, capable de retourner contre certains hommes les mécanismes de manipulation dont elle est elle-même la victime.

Sous la chaleur estivale de la Camargue, la grande force de Delsol réside précisement dans une approche esthétique au diapason de sa modernité morale, qui consiste à embrasser le décorum et ses illusions pour mieux y nicher une noirceur politique latente. Les plans larges abondent et embrassent certaines images d’épinal d’un imaginaire méridional – les fêtes de village, les courses camarguaises ou les grands châteaux abandonnés -, inscrivant sans cesse Jacquie dans un monde qui déborde son seul parcours individuel.

La Dérive est ainsi à son meilleur lorsque ses percées naturalistes se trouvent brutalement contaminées par les irruptions du récit ; les avances inopinées de Jean (André Nader) au cœur d’une danse populaire ou le retour inattendu de Maurice (Lucien Barjon), vieux libidineux que l’on croyait définitivement écarté du récit, fissurent sans cesse l’apparente insouciance des flottements quasi-documentaires pour mieux ramener à la brutalité de la fiction.

Si Delsol peine parfois à masquer l’artificialité de certaines relances scénaristiques, elle parvient à faire de cette tension le principe discret d’une œuvre qui tend malgré tout vers la liberté et parvient à se dérober aux conventions. Dans le sillage du Blue Jeans ou du Adieu Philippine de Jacques Rozier, La Dérive partage la beauté fragile des âmes vagabondes qu’elle se plaît à filmer, toujours en proie à la précarité des élans amoureux sans lendemain.

La Dérive / de Paula Delsol / Avec Jacqueline Vandal, André Nader, Lucien Barjon, Paulette Dubost, Pierre Barouh / France / 1h23 / FEMA La Rochelle 2026 – D’hier à Aujourd’hui

Laisser un commentaire