
Les admirateurs de Christopher Nolan étonnés de cet écart supposé du cinéaste dans l’univers épique et merveilleux de l’épopée ne l’avaient pas bien miré. Interstellar (2014) était déjà une odyssée, le récit d’un retour, un nostos. Cooper partait pour revenir et retrouver une fille vieillie, faisant l’expérience, entre autres choses, du temps irréversible. Nolan est aussi un auteur épique, c’est ce qu’il fait le mieux. Quand il adaptait Batman, quand il filmait une explosion atomique dans Oppenheimer (2023), ou, dans Interstellar, un voyage spatial pour sauver l’humanité. Nolan est enfin un cinéaste de l’introspection, du temps et de la mémoire. Ce qu’il filme le moins bien : Tenet (2020) tendait à explorer un temps pur sous un ordre narratif, un régime d’image-action toujours linéaire. Belle contradiction esthétique. Peinant souvent à faire sentir dans ses plans l’épaisseur du temps comme sa fugacité, c’est par ailleurs via des objets symboliques que se cristallisent des nappes de passé dans son cinéma. La toupie d’Inception (2010), la montre d’Interstellar, et ici dans L’Odyssée, une broche à l’effigie d’Athéna ou le bâton d’un tirage au sort. Chez Nolan, la velléité introspective et métaphysique butent contre l’épique et le scénario. On pouvait s’y attendre, L’Odyssée ne fait pas exception.
Quand on a lu l’épopée, qu’on a aimé s’y perdre, y revenir toujours avec chaque fois la découverte d’une idée nouvelle aux creux des vers homériques, une première pensée frappe : Christopher Nolan a bossé. Pas question là des décors naturels, impressionnants, ni de l’arsenal technologique déployé. Nolan a sans nul doute étudié assidûment l’œuvre d’Homère, comme celles qu’elle a enfantées, ce qu’on nomme la Seconde Odyssée : le récit d’Ulysse dans L’Enfer de Dante, un poème de Cavafis, Ulysse de Tennyson… Des versions qui imaginent un héros finalement déçu du retour à Ithaque, et voué à repartir sur la mer. Le Ulysse de Nolan est un peu ainsi. Il a la bougeotte. À peine sur le retour, l’imprenable Troie brûlée, le héros décide de dévier de sa route, du sillage du sombre Agamemnon, pour aller explorer avant de s’en retourner. Explorer, voyager. Et piller. Toutes les contradictions d’Ulysse s’incarnent sous les traits d’un Matt Damon hanté, soucieux de la vie de ses hommes ou les sacrifiant, brave et calculateur, pieux ou profane, orgueilleux, surtout, défiant toujours par sa ruse les forces qui l’assaillent : les dieux. La matière de l’épopée apparaît savamment digérée, et parfaitement raccordée au système nolanien. Au récit rétrospectif du roi d’Ithaque à Alcinoos se substitue une quête anamnestique sur l’île de Calypso, où au gré d’analepses successives se recompose une mémoire troublée par le lotus (l’épisode des lotophages et de Calypso ne faisant ici plus qu’un). Une mémoire, soit une identité.
Une Circé (Samantha Morton) devenue banshee et bras vengeur des femmes opprimées ou une Pénélope (Anne Hathaway) excédée par un système phallocrate du pouvoir ne sont pas les choix d’adaptation et d’actualisation les plus sagaces. Trop voyants, trop didactiques. On s’empêche toutefois de faire la fine bouche face au malin plaisir que semble prendre Nolan à défiger les épisodes les plus connus du poème : le cyclope Polyphème, seul monstre initialement doté de parole, ne parle plus à Ulysse, incarnant alors une altérité radicale ; Circé passe de femme fatale à sorcière misandre d’inspiration folklorique ; le chant des sirènes ne s’entend pas, dans l’une des séquences les plus réussies du métrage, où le hors-champ qu’induit le point de vue d’Euryloque et des autres compagnons, rendus sourds par des bouchons de cire, conserve le mystère et la magie de leurs voix. Mais Nolan rencontre surtout Homère, et démontre une certaine intelligence herméneutique autant que scripturaire, dans son voyage mémoriel qui révèle la dimension interne et identitaire du nostos. Après avoir vainement déjoué les épreuves divines, le retour à Ithaque est un retour au monde humain pour Ulysse. Le monde humain, soit la mortalité, la finitude. L’irréversible.
C’est le thème au cœur des nombreux nostoï qui intéressent Nolan. En témoigne la décision d’adapter le récit de Ménélas (John Bernthal) et d’Agamemnon (Benny Safdie), et de rajouter même celui de Sinon (Elliot Page), retour cette fois symbolique, métonymique. Trois nostoï qui résonnent avec celui d’Ulysse, qui racontent tous le tragique de l’irréversible. Le retour du bâton d’Antinoos (Robert Pattinson) connote la mort injuste et irrémédiable de Sinon, le meurtre d’Agamemnon par sa femme reflète l’envers funeste du destin d’un Ulysse qui trouverait ravis épouse et royaume, et la Hélène retournée chez son mari n’est jamais vraiment retournée, portant sur son profil le stigmate de sa fuite troyenne. Nolan sachant sans doute les lectures qui ont saisi L’Iliade comme le grand mythe de la guerre maligne originelle, qui eût engendrée toutes les guerres ultérieures, il fait de la ruse du cheval de Troie le crime matriciel de son Odyssée. Fragmentée en trois temps, la prise de Troie enveloppe le film d’un voile sinistre, mortuaire et mélancolique, enroulé autour de ce qui métaphorise l’irréversibilité absolue, ce crime profane recouvrant la corruption morale du héros, et la chute d’une civilisation. On trouvera soit dit en passant dans l’incendie de Troie l’un des plus beaux raccords mouvement du cinéaste. Quand la tête d’une statue d’Athéna saute et s’écroule après qu’un glaive s’est abattu sur le cou d’une jeune prêtresse (Zendaya).
Fidèle à Homère en dépit des réagencements narratifs, le voyage d’Ulysse aboutit à l’assentiment du héros à l’irréversible. Son assentiment au réel, à sa destinée d’être humain qui, malgré son ingéniosité sans rivale, le voue à perdre. Il y a bien sûr de Nolan en Ulysse, comme derrière son Oppenheimer en lutte contre sa conscience, sa création infernale. Des personnages dont l’ingéniosité se heurte à des conséquences qui les dépassent, dont la logique s’avoue vaincue contre les vicissitudes du réel. Lorsque Calypso exhorte le héros errant à s’abandonner, s’abandonner aux dieux, c’est aux puissances immaîtrisables de la nature, de la vie, qu’il doit se livrer. Poséidon et Zeus, invisibles, se manifestent par la foudre et la tempête : des éléments, de la matière.
Si la séquence eût pu toucher au sublime, comme l’entièreté du film, la source est assez riche, Nolan bute ici sur son talon d’Achille : son obsession formelle de la maîtrise. Curieuse ironie, Nolan est un Ulysse qui resterait chez Calypso. Un Ulysse sans Ithaque. Sur son miteux radeau, poussé par la houle, on n’entend pas grand-chose des caresses de la mer, de la bise du vent, presque amuïes par les sonores amplitudes de Ludwig Göransson. Le vice d’abstraction du cinéaste refoule la matière, obstrue le visible, éteint le sensible. Les symptômes formels sont multiples : scènes trop cuttées, explicitation quasi constante des enjeux de l’action par le dialogue, des décors réels splendides mais rarement méditerranéens, et jamais assez longuement regardés – on aurait aimé s’attarder sur l’image romantique d’Ulysse ramassant sur le sable les débris de son navire échoué, soit de sa vie gâchée et de sa mémoire brisée -, ou encore cette fusion surprenante de Calypso avec les Lotophages. Détail amusant, tout sauf un détail, la volupté qu’offre la fleur psychotrope remplace la volupté sexuelle offerte par la déesse. Nolan invente un Ulysse nolanien. Un Ulysse si enfermé dans son espace mental qu’il paraît sans libido.
Et le voilà, le cinéma de Nolan. Un espace mental anti-libidinal, où la mécanique épique et scénaristique tourne seule à plein régime. Par l’exposition claire de ses tenants et aboutissants, un enchaînement de scènes d’action parfois grisantes – on n’avait jamais filmé le cheval de Troie de l’intérieur – et une certaine maestria narrative, qui a compris l’âme du texte. Pour ce qui est de véhiculer une véritable expérience intime et sensible du monde, il reste encore du chemin. Si tant est qu’il veuille l’emprunter un jour. Avec son attirail technique, ses caméras IMAX, Nolan défie hélas toujours « les dieux ». Défie et se défie de la vérité des sentiments, du corps, du monde matériel. Peut-être un virage esthétique adviendra-t-il. Peut-être un jour fera-t-il aussi son nostos.
L’Odyssée / de Christopher Nolan / Avec Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland, Robert Pattinson, Elliot Page / U.S.A / 2h53min / Sortie le 15 juillet 2026.