Disclosure Day

Actuellement au cinéma

© Universal Studios

Si Spielberg y multiplie les clins d’œil à chaque pan de sa filmographie, mariant le meilleur et le pire de son cinéma, difficile de ne pas voir du Snake Eyes (Brian De Palma, 1998) à l’ouverture de Disclosure Day. Film de complot si depalmien, qui s’ouvrait dans une arène de boxe et où dans ses gradins une mystérieuse lanceuse d’alerte à perruque blonde tentait de révéler un complot militaire masquant la défaillance d’un système anti-missile. Au nez et à la barbe d’un Nicolas Cage absorbé par le spectacle, aveugle à ce qui se tramait pourtant sous ses yeux. Brutalisant le public qui épouse, en caméra subjective, le point de vue d’un catcheur aux prises avec son adversaire, signature là encore depalmienne, Spielberg semble signaler un drame sur le visible, le vu et le non vu. Mais on n’est pas chez De Palma.

Spielberg téléphone maison

Pas question de nous situer à côté de l’action : dans les gradins, un autre lanceur d’alerte, Daniel Kellner (Josh O’Connor), transporte avec lui 79 ans d’archives confidentielles attestant de nombreux contacts avec des extraterrestres. Après une échauffourée avec Noah Scanlon (Colin Firth) et ses hommes de l’entreprise Wardex, qui sécurise ces données dans l’ombre, le voilà en fuite avec sa petite amie pour rejoindre le cerveau de l’opération, le conjuré Hugo (Colman Domingo), afin de dévoiler au monde la vérité. Démarre alors un road movie, celui d’une fuite et d’un retour, comme dans tout road movie digne de ce nom, repassant par des routes familières, une histoire spielbergienne, de Duel (1971) aux films d’aliens – Rencontres du troisième type (1977) surtout -, en passant par la saga Indiana Jones et les films dossier manière Alan J Pakula, tel que Pentagon Papers (2017). Rien à voir, in fine, avec l’auteur de Blow Out, que Spielberg cite sans doute moins pour la crise de la perception qu’il faisait éprouver que pour la mouvance Nouvel Hollywood qu’il incarne. Nul hasard si la première archive que l’on découvrira montre le président Nixon, au bout d’un travelling littéralement renversant, traduisant le bouleversement existentiel induit. Nixon, le président menteur. Le président du Watergate sur lequel finissait Pentagon Papers. Années 70, années Nouvel Hollywood qui a documenté par le cinéma l’ébranlement de la foi du peuple américain en ses institutions, en son paradigme culturel, moral et politique.

S’il y a une beauté de Disclosure Day, la voilà. Beauté du geste de Spielberg qui incorpore Pentagon Papers à Rencontres du troisième type, le thriller politique des années 70 au film d’aliens des années 80, qui réinvestit, à nouveaux frais, la valeur métaphorique de ses extraterrestres bienveillants. Au dénouement, à l’acmé dramatique du film, l’enchaînement d’images de contacts et d’ovnis à la télévision, instance médiatique a priori lacunaire devenue soudainement organe de dévoilement du vrai, retrace huit décennies d’histoire américaine où les aliens dissimulés paraissent ainsi figurer la somme de tous les mensonges historiques enfin exorcisés (puisque Spielberg ne nous épargne pas de – lourdes – symboliques et réflexions religieuses). Exorcisés par l’image, une image qui fait preuve. On peut s’embarrasser de penser aux cadavres réels des camps d’extermination à la vue des corps échoués, imaginaires, du crash de Roswell. Mais c’est oublier que les images de Georges Stevens, saisies à la libération de Dachau et projetées au procès de Nuremberg, constituent le plus implacable exemple d’image preuve.

S’exprime une foi intacte de Spielberg à l’égard du cinéma, de son agentivité alèthurgique, sa faculté de dévoiler la vérité qu’affirmait particulièrement The Fabelmans (2022). Quand, au terme de l’ultime plan, Margaret Fairchild (Emily Blunt), second protagoniste et jumelle spirituelle de Josh O’Connor, invite le public face caméra à écouter, et surtout à « entendre », le film ouvre la voie à une Amérique en puissance, qui serait lavée de sa xénophobie, de sa peur de l’altérité, et des mensonges qui l’ont construite avant de la fracturer. Une Amérique refondée, réparée par la vérité, conjurant peut-être la menace hors-champ d’une troisième guerre mondiale.

Cet enjeu du récit, d’une révélation nécessaire, envers et contre tout, émeut autant qu’il phagocyte le film. Opposant les voyants, ceux qui savent regarder, Margaret et Daniel, aux aveugles de Wardex, lorsque notamment les premiers s’escamotent aux yeux de Noah Scanlon et consorts à l’aide d’un artefact alien, Spielberg n’éprouve toutefois jamais formellement la vision de son spectateur. Décidément, il est loin De Palma. Ce scénario d’une course à la divulgation manifeste, en sourdine, le travers structurel du spielbergisme : son amour irrépressible des images attractionnelles, dont le dernier symptôme le plus frappant fut Ready Player One (2018).

Certes visuellement moins ébouriffant que ce détour en 3D dans le vidéoludique, Disclosure Day ne lésine pas non plus sur les scènes d’action dont la fluidité et la clarté virtuoses, tout en amples travellings immersifs, ne manquent pas de rappeler qu’il demeure le maître du divertissement hollywoodien. Contre le spectre d’un essoufflement, Spielberg tente même des scènes d’action inédites, revigorantes et ludiques. Du suspense minimaliste, quand Emily Blunt peine et s’obstine à écraser son téléphone portable pour échapper aux poursuivants. Parce qu’il n’est pas aisé d’exploser nos smartphones toujours plus résistants, la bête convention narrative se plie à la réalité matérielle. Une trouvaille détonante, anti-spectaculaire, comme si Kelly Reichardt piratait tout à coup le métrage. Bâton alien en main. Mais chasse le naturel, et le spectacle reprend ses droits, ne cessant d’apparaître en priorité du cinéaste, qui confine sa mise en scène dans les rouages d’un système trop apodictique. Trop dirigiste. Où chaque dialogue doit adhérer au spectateur, pierre apparente de l’édifice scénaristique. Tendance qui a trouvé en un Christopher Nolan un très pieux héritier. Au cœur de ce système, l’attraction prime sur la vérité. Les images preuves défilent via les écrans du monde entier, et ce sont des regards absorbés que Spielberg filme, captivés par les archives rendues visibles. Et s’il croyait moins au cinéma qu’en son cinéma propre ?

C’est dans une maison d’enfance, motif clé de son œuvre, que tout s’emboîte, tout se renoue enfin. Une maison qui s’exhibe en décor de cinéma. Le cinéma de Spielberg, espace du refoulé, de l’enfance regrettée et rejouée. Si l’alien, dont Spielberg prend soin de conserver la silhouette devenue canonique, se découvre dans cette séquence au cœur d’une autre maison féerique, c’est parce qu’il allégorise aussi son cinéma. Innocent agent d’une empathie pouvant enfin pacifier les rapports humains, il signifie la naïveté d’un cinéaste qui croit en la toute-puissance empathogène et universelle d’un spectacle qui ne regarde jamais vraiment les hommes. Jamais la richesse de leurs singularités. Jamais le réel. À l’heure de l’IA et des fake news tous azimuts, l’image comme support d’une preuve, d’une vérité, a perdu du terrain contre l’attraction des images. L’image comme la vérité sont en crise. Le film fait mine de ne pas le voir. La monstration finale de la créature initiatrice du scénario participe de ce régime d’un tout visible attractionnel. Régime auquel Spielberg, du moins dans ses meilleurs jours, a su autrefois déroger.

Disclosure Day / de Steven Spielberg / Emily Blunt, Josh O’Connor, Colin Firth, Colman Domingo / U.S.A / 2h25 / Sortie le 10 juin 2026.

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