Soudain

Actuellement au cinéma

© Cinefrance Studios / Diaphana Distribution

Avant toute chose, il y a l’adverbe soudain. Aussitôt prononcé qu’il nous échappe. Bref et imprévisible, c’est dans sa disparition qu’il se révèle. En somme, soudain c’est le Temps qui frappe. Ryusuke Hamaguchi, avec la patience d’un peintre, le traque jusque dans ses moindres retranchements. Sa caméra observe les fluctuations de lumière, les corps épuisés de Marie-Lou (Virginie Efira) et Mari (Tao Okamato) en constante lutte avec le présent qui les use. Leur rencontre a quelque chose de Rivette, de la légèreté du hasard. Elle se déroule sur les hauteurs d’une butte (celle du Chapeau-Rouge) d’où l’on voit l’étalement de la capitale et ses rues qu’elles arpenteront minutieusement, avec une précision de géographe. Tomoki, jeune homme atteint de trouble psychique, sert de relai aux deux femmes. Un soir, en rentrant du travail, Marie-Lou (directrice d’un EHPAD) s’abrite avec lui d’une pluie estivale sous les branches d’un arbre. Affolés, Mari (metteuse en scène) et Goro (comédien et grand-père de Tomoki) les retrouvent alors que la pluie se calme. Hamaguchi, en disposant ainsi arbitrairement Mari et Marie-Lou dans le même cadre, fait éclore un échange qui se poursuivra tout le long du film. Une discussion qui, comme tout grand dialogue, se meut en pensée ; permet de mieux voir et saisir le monde.

Le partage du sensible

S’il fallait retenir une idée de ce film riche en leçons, ce ne serait pas tant l’exposé sur le capitalisme que professe Mari (feutre en main, tableau dans le dos) une nuit de juin, que la flottante et douce relation qui se noue entre les deux femmes, et qui semble nous apprendre ceci : plus l’autre (l’être aimé, l’ami, un simple interlocuteur) s’offre à nous, plus il nous échappe ; plus son intériorité s’ouvre, plus son opacité nous trouble. Mari et Marie-Lou discutent longuement. Pour elles, les mots sont matière. Ils se pétrissent et se sculptent pour mieux en saisir le sens. Ensemble, elles plongent dans leur souvenir, tentent d’y repêcher quelques vérités, essaient de dessiner un avenir possible. Pour autant, après ces heures de discussion, toutes deux constatent qu’elles ne se connaissent pas véritablement. Pour entrevoir la vérité de l’autre (obsession hamaguchienne), il faut éprouver son monde sensiblement, le traverser pour mieux le lire. Grand dialoguiste, Hamaguchi appartient également à une tradition de cinéaste topographe (de Rohmer à Rivette en passant par Rossellini), pour qui la véracité géographique (météorologique même) des déplacements des personnages compte autant que la précision de leurs répliques. Ce n’est en rien un hasard si, pour que Marie-Lou et Mari se découvrent au plus profond de leur vérité, il leur faut connaître l’espace dans lequel l’autre vit (Marie-Lou se rend au Japon et Mari vient vivre dans l’EHPAD). C’est ici la grande beauté du film. Parvenir à faire de l’histoire de ces deux femmes un récit d’apprentissage par le déplacement intime que provoque la rencontre avec l’autre. Lorsque l’éloignement s’accentue à mesure que la proximité croît et que, se plongeant dans une intimité étrangère, l’on en ressort grandit.

Le cinéma, peut-être plus que tous les autres arts, est une affaire de partage du sensible. D’un filmeur aux filmés, d’un film aux spectateurs ; d’individus qui se regardent et se reconnaissent dans leur différence. Le partage nécessite un interstice, une ligne de friction à franchir et à constamment remettre en jeu. C’est dans cet espace qu’évoluent Marie-Lou et Mari. L’interstice qui les sépare est de l’ordre du langage, de la juste expression des sentiments. Bien que toutes deux parlent la langue de l’autre (le français et le japonais), il leur faut trouver un équilibre pour se parler sincèrement. Lors d’un échange après leur pièce de théâtre, Goro l’explicite : pour parler de ses émotions, il faut utiliser sa langue maternelle. Idée questionnable mais à laquelle Soudain obéit fidèlement. Progressivement, alors que chacune utilisait la langue de l’autre, Marie-Lou et Mari finissent par échanger chacune dans leur langue maternelle. Par ce partage naissent des discussions où les sonorités des deux idiomes se mélangent, créant un pont entre deux expériences distinctes de la vie. Apparaît alors une troisième voix, un possible partage du sensible.

C’est là tout le travail de Mari et de Marie-Lou. Recueillir une parole (sur scène, dans l’EHPAD) et transmettre la sienne (porteuse de son sensible) avec le plus de justesse possible. Un constant jeu de va-et-vient entre un extérieur (l’expérience de l’autre) et un intérieur (ses pensées, sa propre expérience). Sur scène, Goro répète comme une profession de foi qu’il faut laisser l’extérieur pénétrer l’intérieur. Non pas substituer l’un par l’autre, mais les laisser faire corps. Dans Soudain, les extérieurs sont des respirations, des horizons possibles. Il s’agit d’ouvrir l’EHPAD à des méthodes alternatives (l’humanitude que prêche Marie-Lou), de briser les murs de la scène en jouant la pièce de théâtre en plein air, de faire exister les personnages secondaires comme des lignes de fuite, de laisser une place aux spectateurs dans chaque plan pour qu’il s’y plonge et l’interroge. L’intérieur, lui, est ordre et rigueur. Mais le cinéaste en a besoin pour y confronter sa vision du monde. Il a besoin d’un cadre ferme pour que son hors-champ s’élève ; d’une pièce de théâtre et de sa mise en scène pour que s’y retrouve la vie sous sa forme la plus nue ; d’un EHPAD et de ses règles pour y déroger.

Le cinéma d’Hamaguchi est porteur d’une vertu thérapeutique pour ses personnages. Pensons au deuil de Yūsuke dans Drive my car, à sa trilogie documentaire où il recueille (avec Kō Sakai) la parole des victimes du tsunami de 2011, aux difficultés relationnelles qui jonchent ses intrigues. Lorsque Mari que son cancer attaque chaque jour un peu plus violemment débute ses ateliers thérapeutiques, il n’y a alors rien d’étonnant à la voir mêler ses pratiques artistiques au care. Le soin, pour ces personnes âgées vivant à l’EHPAD, passe en grande partie par retrouver le goût du partage avec l’autre (leur extérieur). Dans une drôle de configuration, le groupe soignants-soignés, sans distinction, doivent se saisir les pieds et les masser. Du brin d’herbe aux cheveux, de la respiration aux vents dans les arbres, tout se connecte. À travers chacun de ces plans, Hamaguchi cherche cette multiplicité comme trace du temps et de son caractère insaisissable. Le présent n’est pas pour lui un miroir mais un cristal aux mille réflexions. En disposant alors cette variété des corps (âgés, jeunes, vigoureux ou non) dans un même cadre, le cinéaste prouve le caractère interconnecté de toutes les formes de la matière qui pourrait se résumer par ce mot aussi niais que puissant : le vivant.

Soudain est riche en contradictions et paradoxes. Les personnages répètent, avec un acharnement presque ingénu, qu’il faut rendre possible l’impossible. Cette croyance libérale qu’ils assènent entre deux théories marxistes n’affaiblit en rien la justesse du film. Hamaguchi est un cinéaste de son temps en cela qu’il le saisit dans ses contradictions propres, dans ses balbutiements et ses erreurs potentielles. En offrant à ses personnages un temps pour la réflexion et la contemplation, pour l’erreur et le débat, il nous permet de retrouver le nôtre.

Soudain / De Ryusuke Hamaguchi / Avec Virgine Efira, Tao Okamato, Kyozo Nagatsuka, Tomoki Kubodera / 3h16 / Japon-France / Sortie le 12 août 2026.

Laisser un commentaire