
On ne compte plus les adaptations cinématographiques et sérielles des œuvres de Jane Austen. Les toutes premières remontent aux années 1940, et les plus notables ont été produites pendant la première Austen mania, entre 1995 et 2008. Mais l’on n’en finit pas de ré-réadapter ses œuvres : on les voit régulièrement revisitées, souvent par des gens qui surfent maladroitement sur la hype inégalée de l’univers austenien. Son succès n’a pas flanché depuis plus de 30 ans, comme le montre le #JaneAusten qui dépasse aujourd’hui le milliard de vues sur TikTok… La nouvelle version de Raison et sentiments s’inscrit dans cette tendance.
C’est le troisième passage à l’écran du premier roman de Jane Austen, après le mémorable film scénarisé par Emma Thompson en 1995, et la fidèle série produite par la BBC en 2008. Adapter un livre, c’est déjà prêter le flanc à la critique, alors le réadapter, n’en parlons pas. Enfin si, parlons-en : cela peut avoir un intérêt quand les versions précédentes ont mal vieilli, mais pourquoi s’y risquer quand elles remplissent encore très bien leur office, comme c’est le cas pour Raison et sentiments ? On peut envisager deux pistes : inspiration créatrice ou tentative de fan service. L’inspiration faisant défaut à cette nouvelle adaptation de Georgia Oakley, on penchera plutôt pour la deuxième option.
Sur le papier, le film fait tout pour attirer un double public : celui, chevronné, qui a tout vu ou lu de l’œuvre de Jane Austen, et celui, néophyte, qui ne connaît l’autrice que de nom et voit dans cette adaptation l’occasion de découvrir son univers. C’est d’abord la matière première qui nous séduit. Raison et sentiments, c’est un tour de force romanesque : une satire impitoyable des romans sentimentaux tout en étant l’une des plus belles histoires d’amour jamais écrites. Le roman relate la jeunesse d’Elinor et Marianne, deux sœurs désargentées dans l’Angleterre de la Régence qui se voient confrontées aux tourments amoureux et domestiques. En plus de cette trame, le casting contribue à nous appâter. On retrouve des visages familiers et tout à fait convaincants dans leurs rôles respectifs, avec entre autres Daisy Edgar-Jones en Elinor Dashwood (découverte dans la série Normal People), Caitriona Balfe (connue pour son rôle dans Outlander), et Fiona Shaw (Tante Petunia dans la saga Harry Potter). La photographie nous charme également : leur naturalisme à la Bright Star est tout à fait cohérent avec le style du roman. Aussi, voir Georgia Oakley à la réalisation (une figure émergente du cinéma indépendant britannique) pouvait annoncer une relecture moderne et originale de l’œuvre.
Mais il n’en est rien. En plus d’échouer à proposer quelque chose de neuf, cette réadaptation passe un peu trop souvent à côté de l’œuvre, lui faisant subir des torsions absurdes et oblitérant des éléments essentiels. Il ne s’agit pas de dire qu’une bonne adaptation du livre aurait dû s’y arrimer sans jamais le modifier. C’est d’ailleurs impossible : l’adaptation cinématographique repose sur une métamorphose du matériau littéraire. Il n’est donc pas question d’une fidélité aveugle à l’œuvre originale, mais d’une fidélité à l’esprit de cette œuvre, et d’une cohérence interne dans la relecture proposée par le film. C’est ce qui manque à cette nouvelle version de Raison et sentiments. Cela tient sans doute au fait qu’il s’agit d’un film de commande. Les anciens producteurs d’Orgueil et préjugés utilisent Georgia Oakley comme porte-étendard féministe pour attirer leur public cible. Sauf que la réalisatrice ne sait pas quoi faire du livre, contrairement à une Emma Thompson avant elle. Au bout du compte, le public d’initiés se trouve inévitablement déçu, et le public naïf trompé sur la marchandise.
Ce qui agace dans ce film, c’est un double manque de cohérence, vis-à-vis de son projet prétendument moderne et vis-à-vis de l’œuvre. Alors qu’il nous embarque dans une esthétique très naturaliste avec un superbe travail sur la lumière, les décors (on pense aux scènes de bal éclairées à la bougie), et sur les costumes (fidèles à l’époque de la Régence), il multiplie les anachronismes croyant moderniser ainsi l’histoire. Ainsi, à la veine très réaliste du film viennent se heurter gauchement des scènes de bal absurdes. Le style contemporain de ces danses détonne avec l’univers corseté dans lequel Elinor et Marianne sont censées évoluer. L’anachronisme ne serait pas un problème en soi s’il était toutefois motivé par d’autres choix de réalisation forts, mais ici, il est arbitrairement posé. Comme si Georgia Oakley désespérait de trouver de bonnes idées de mise en scène pour justifier son adaptation. Mais de bonnes idées, il y en a trop peu. Là où le film d’Ang Lee regorgeait de propositions innovantes pour traduire l’ironie d’Austen, la nouvelle adaptation rend copie blanche, ou presque.
La plupart du temps, le film se contente de faire du recyclage reprenant certaines scènes typiques des adaptations austeniennes. On retrouve ainsi des pillowtalks (discussions sur oreillers) entre sœurs destinés à figurer une solidarité féminine ; des plans contemplatifs sur un paysage sauvage pour montrer leur proximité avec la nature ; des scènes de danse, de repas où les punchlines volent, etc. Et c’est en glanant ça et là que la scénariste et la réalisatrice perdent de vue l’œuvre. Le tout devient un petit pot-pourri : Diana Reid et Georgia Oakley inventent d’abord une première rencontre qui n’a jamais lieu entre l’impulsive Marianne et le flegmatique colonel Brandon, rejouant sans raison la célèbre rencontre entre Jane Eyre et Mr Rochester dans le roman de Charlotte Brontë, comme pour ajouter du romanesque au roman. Elles transforment aussi un duel à huis clos évoqué de manière allusive dans le roman en scène d’action héroïque et dramatique observée par des femmes en pâmoison, et instrumentalisent le quiproquo final du roman pour fabriquer un dernier rebondissement artificiel. Ces transformations témoignent moins d’une appropriation de l’œuvre que d’une lacune dans la compréhension des personnages créés par Jane Austen, et d’un manque de confiance dans la puissance romanesque du texte. L’erreur aura été de considérer que les spectateurs auraient été moins captivés par l’histoire si elle avait été inchangée.
Enfin, le point qui fait dire que cette réadaptation passe à côté d’elle-même, c’est la légèreté avec laquelle elle modifie le passé des personnages clés du roman. A priori sans conséquences, ces changements altèrent pourtant en profondeur la perception que l’on a de ces hommes, effaçant leurs aspérités. L’exemple le plus patent est celui du séducteur Willoughby. Dans le roman, sa dangerosité est manifeste lorsqu’on apprend qu’il a corrompu et séduit une jeune fille de 15 ans avant de l’abandonner enceinte de lui. Cette fille n’est autre que l’enfant du premier amour du colonel Brandon, devenue depuis pupille de ce dernier. Dans le film, un raccourci grossier est fait : la femme séduite par Willoughby avant qu’il rencontre Marianne, c’est celle qu’a aimé Brandon par le passé. Dans un tour de passe-passe, l’adolescente innocente devient une femme d’âge mûr, comme pour redoubler la concurrence entre le colonel Brandon et Willoughby, et réduire à un combat de coq leur conquête de Marianne. Sans qu’on comprenne vraiment pourquoi, le film édulcore le personnage de Willoughby, là où une adaptation sérieuse (comme celle de la BBC) prenait en charge le détournement de mineure, qui n’était pas nommé mais bien présent et bien dénoncé chez Jane Austen, comme symptôme d’une toxicité masculine délétère.
Sur le continuum des bonnes et des mauvaises adaptations des romans de Jane Austen, cette nouvelle version de Raison et sentiments ne fait pas partie des plus mauvaises, mais elle est loin de figurer parmi les meilleures : le film de Georgia Oakley rejoint le tas des adaptations médiocres et oubliables. A voir si la future version Netflix d’Orgueil et préjugés prévue pour cette fin d’année fonce dans le même mur…
Raison et sentiments / De Georgia Oakley / Avec Daisy Edgar-Jones, Esme Creed-Miles, Caitriona Balfe, George MacKay, Fiona Shaw, Herbert Nordrum / Royaume-Uni / 2h12 / Sortie le 23 septembre.
